Chronique

Joachim Kühn, Michael Wollny

Live at Schloss Elmau

Joachim Kühn, Michael Wollny (p)

Label / Distribution : ACT/Harmonia Mundi

Deux Steinway dos à dos, deux grands pianistes face à face ; l’un a tout juste trente ans, l’autre plus de soixante. Celui-ci trimballe quarante et quelques années d’une trajectoire libre et singulière ; celui-là, au parcours très personnel, collectionne déjà les reconnaissances internationales.

Tous deux allemands. De l’Est, Joachim Kühn qui jeta très tôt par-dessus les moulins la RDA et son art officiel. Allemand tout court, Michael Wollny, qui n’avait que onze ans à la chute du Mur de Berlin. Tous deux élevés au lait de Bach et des Romantiques. Pour Wollny, ajoutons-y un grand aîné qui marque le style de ses premiers enregistrements : un certain Joachim Kühn, auquel il a consacré son mémoire de fin d’études.

Tous deux ont déjà signé sur le label ACT un album solo dans la même collection « Piano Works ». Kühn était le numéro 1 [1] ; Wollny le 7 [2]. Voisins, décidément.

Un duo de pianos est une chose souvent passionnante et toujours délicate pour les duettistes. Plus encore lorsque ce sont, comme ici, un monstre sacré et un jeune au talent certain. Il flotte comme un parfum de défi, une odeur de poudre. On se demande, un peu malgré soi, qui du maître ou du jeune présomptueux va supplanter l’autre. Pour un peu, on prendrait les paris.

Et l’on en serait pour ses frais. La rencontre Kühn – Wollny n’est pas un match, un duel, mais bien un duo où chacun apporte, propose et discute. S’il est parfois difficile de les distinguer (« The Colours of The Wind »), ce n’est pas que l’un ou l’autre s’efface, ni que tous deux se fondent dans une fade synthèse – pas le genre de la maison – mais bien parce qu’ils parviennent à faire œuvre commune.

Chacun apporte ses morceaux : pour Kühn, « The Colours of The Wind » et le redoutable « Seawalk » [3], « Elmau » et la complexe suite « Hexentanz » pour Wollny. Chacun s’accorde un solo au milieu du concert : Wollny sur une composition (« Elmau ») imprégnée de Bach, traversée d’élans romantiques, de bouffées impressionnistes et de motifs faussement naïfs, entre Satie et Arvo Pärt ; Kühn sur la Chaconne de la Partita n°2 de Bach - désormais l’un de ses morceaux identitaires - qu’il retravaille encore et encore, jouant du silence et de l’attente autant que du piano virevoltant qu’on lui connaît, pour faire de cette pièce un sommet d’intériorité. A mesure que l’on avance, le langage propre de Wollny s’affirme, volubile et anguleux. Le bis, improvisé à deux, conjugue les deux voix dans un scintillement harmonique qui ne se résout pas, comme si la conversation était seulement suspendue, prête à reprendre.

Ni face à face, ni dos à dos mais ensemble. Deux siècles après, Joachim Kühn et Michael Wollny nous refont à Schloss-Elmau le coup de Mozart et Haydn : la rencontre lumineuse de deux grands musiciens qui se reconnaissent sans coup férir. Seule gagnante, la musique. Et nous, auditeurs qui avons la chance insigne d’être conviés au concert par disque interposé. Le genre d’invitation qui ne se refuse pas.

par Diane Gastellu // Publié le 13 juillet 2009
P.-S. :

(Piano Works IX)

[1Allegro Vivace, ACT 9750-2

[2Hexentanz, ACT 9756-2

[3Une nouvelle composition que l’on retrouve sur l’album Out Of The Desert, avec Majid Bekkas et Ramon Lopez, sorti en juin 2009