Scènes

Trois jours à Oloron

Le festival de jazz d’Oloron, « Des Rives & Des Notes », propose les trois derniers jours un « in » et un « off » qui se déroulent en simultané à quelques pas l’un de l’autre. Nous avons essayé d’en voir le plus possible.


Jazz à Oloron, « Des Rives & Des Notes » pour les intimes, c’est chaque année, fin juin et début juillet, une quinzaine de jours où le jazz fricote - en tout bien tout honneur - avec blues, rock et chanson. Nous vous avons présenté en images les premiers concerts de cette édition 2010 : Térez Montcalm et Dhafer Youssef. En paroles maintenant, les derniers jours : 2, 3 et 4 juillet.

Ce vendredi-là à Oloron, le matin au marché ou l’après-midi sur l’esplanade entre l’Office de Tourisme et la salle Jéliote [1], vous vous êtes cassé le nez à tous les coins de rues sur un quarteron d’explorateurs en goguette façon Tintin au Congo, trois sax (dont un missionnaire en robe blanche) et une caisse claire animés d’un punch à toute épreuve : Le Mystère des Eléphants. Une fanfare jazz déambulatoire et impertinente qui animait tout Oloron pour la journée avant de finir très tard sous le chapiteau du « off », dans une touffeur moite où les quatre compères démontraient, comme à leur habitude leur capacité à marier foisonnement et… dépouillement.

Le concert « in » du soir était dévolu à Esperanza Spalding. Longiligne, mutine, gracieuse, des allures de chatte, voix de soprano juvénile (elle n’a que vingt-cinq ans), un peu cassée, aux références croisées : USA, Brésil, Mali. A la contrebasse comme à la basse électrique, son jeu est concentré sur l’énergie et le groove, parfois au détriment de la justesse. Esperanza commence (et finira aussi) par un solo contrebasse-voix, désarticule « Body and Soul » puis aligne les hommages comme autant de démonstrations : Eric Dolphy (« Miss Ann », dont elle interprète à la voix le thème très acrobatique), Abbey Lincoln (« Straight Ahead »), Wayne Shorter (« Endangered Species », où elle chante la partie du sax soprano). La volonté de briller est patente, tant dans les arrangements que dans le réglage d’un show très préparé, trop peut-être pour qu’il y reste de la spontanéité, de l’imprévu, ou même de la profondeur : impression diffuse qu’Oloron est une date parmi tant d’autres, coincée entre deux avions. Les instrumentistes « assurent » au sens contractuel du terme. Plus ennuyeux : la sonorisation (assurée par l’ingé-son personnel de Miss Spalding) est confuse, masquant souvent la basse et réduisant à néant les efforts du guitariste. Une grande partie du public est ainsi restée sur… ses espérances.


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Youn Sun Nah © Fabrice Journo

Tout autre son de cloche le lendemain soir avec le concert de Paolo Fresu et son Devil Quartet. Tout aussi surbooké que la précédente, il s’est pourtant montré chaleureux, généreux, autant dans sa musique que dans ses commentaires en français, d’une irrésistible drôlerie, qui ont achevé d’établir avec l’assistance une relation faite de plaisir et de complicité. Côté répertoire, Fresu offre un jazz qui connaît ses classiques (on entend des traces de Freddie Hubbard, de Gillespie) mais ne méconnaît pas pour autant les courants les plus modernes : le Dave Douglas de Strange Liberation n’est parfois pas loin, et l’usage d’effets, quoique plus modéré qu’au temps de Kind of Porgy And Bess, lui permet de tirer la trompette et le bugle vers des terrains doucement accidentés. Tout cela est irrigué par un sens de la mélodie goûteuse - mais pas sucrée - comme un caffè stretto et servi par des instrumentistes modèle grand luxe qui savent ce qu’ils font là : de la musique, et qui la font avec plaisir et ensemble. Un mot, pour finir, sur l’époustouflant batteur Stefano Bagnoli dont le jeu de balais, notamment dans un solo descendant en droite ligne de ceux de Max Roach - sobriété, précision, construction et élégance du propos -, a laissé toute une salle éperdue.

Le dernier concert du soir, le dimanche, était celui d’Andy Sheppard. On avait pu entendre le saxophoniste l’après-midi en plein air lors du traditionnel « Rive à Rive » qui fait dialoguer deux musiciens, de part et d’autre du gave qui roule ses galets, et l’on avait regretté que le saxophoniste joue un peu « tout seul », paraisse esquiver plutôt que relancer les balles du guitariste Gwenaël Lafitte. Salle Jéliote : autre lieu, autre musique. Ambiance ECM : rarement le rendu en concert d’un artiste de ce label aura autant ressemblé au disque. Au point qu’en fermant les yeux, on se serait cru dans le fauteuil du salon. Question : dans son salon, le dimanche soir à la fin d’un festival riche en émotions et faiblement dosé en temps de sommeil, s’il ferme les yeux en écoutant un disque ECM, le festivalier risque… ? Oui. L’assoupissement, hélas. Une longue citation de « Frère Jacques » (dormez-vous ? dormez-vous ?) arrache un éclat de rire à l’assistance, puis la torpeur vous reprend devant un joueur de tablas qui répète inlassablement la même courte cellule rythmique pendant 25 minutes, berçant le son éthéré du soprano… La transition allait être rude pour ceux qui, à la sortie, s’en allèrent vers le off pour le spectacle bien moins subtil de La Caravane passe.

Toutefois, à Oloron il n’y a pas que les concerts du soir mais aussi ceux de l’après-midi, dont nous n’aurons que quelques bribes à vous raconter pour cause de participation au jury du Tremplin (on vous en parle tout à l’heure)… mais tout de même, quelles bribes ! Un joli rappel tout en couleurs soyeuses du Violet Trio (Sade Mangiaracina : piano, Caterina Palazzi : contrebasse et Anne Paceo : batterie), capté à la sauvette, le temps d’un changement de plateau sous le chapiteau.

Et surtout, le tout début et la presque fin du duo Youn Sun Nah - Ulf Wakenius. Celui-ci entre seul, casquette sur la tête, entame un medley tout en subtilités, incisions, cassures rythmiques, dynamiques qui passent sans prévenir du pianissimo à un bref sforzando : cette guitare est un Gave, un torrent de montagne où doivent bien se cacher quelques truites à l’affût. En quelques mesures, vous comprenez qu’il faut vous laisser porter : vous verrez bien où le courant vous emmène.
Puis elle arrive. Maintien modeste et réservé de jeune fille de bonne famille comme on n’en fait plus, qui s’excuse presque d’être là, d’oser jouer avec ce guitariste qui a côtoyé Oscar Peterson, Ray Brown, NHOP… comme si elle ne le méritait pas.
La voix monte d’abord fragile, murmurante, sans effet, sans prétention, tout bas : « Voyage ». Vous retenez votre souffle pour entendre le sien. L’écoute est recueillie, la chanteuse aussi, simple et poignante.
La presque fin ? Renversante. Un « Don’t Be Sad » en forme de feu d’artifice, assorti d’une longue improvisation scattée comme personne d’autre ne sait le faire, explosive et retenue à la fois, avec des méandres inattendus (« Misterioso » de Monk) et cette façon de vous ramener au thème alors que vous l’aviez presque oublié : ironique et mordant, à mille lieues de la demoiselle du début… qui reprend le dessus dès qu’elle cesse de chanter. Etonnante Youn Sun Nah.

Et puis il y a le « off ». Des concerts chaque après-midi et chaque soir et, surtout, un Tremplin où, année après année, apparaissent des talents avérés, côtoyant parfois des propositions plus approximatives. Frustration majeure cette année : une jeune chanteuse à la voix remarquable, malheureusement empêtrée dans un groupe poussiéreux qui l’empêchera d’atteindre la finale. Finale dont le mot d’ordre, communiqué aux participants par la responsable du Tremplin, Shula (il faudra que l’on vous parle un jour de Shula), était « Lâchez-vous ! »
Le Roberto Negro Trio l’a prise au mot avec un set totalement engagé, débordant d’énergie et d’entente musicale qui, associé à des compositions sensibles et énergiques qui mêlent jazz et ouverture au monde, lui a valu, à l’unanimité d’un jury comblé, le premier prix : une programmation dans le « in » l’an prochain.
À un cheveu du premier prix, peut-être parce que leur musique est plus radicale, peut-être parce qu’ils avaient composé ce jour-là une set-list moins accrocheuse que pour la demi-finale, les Lyonnais de Lunatic Toys se sont vu décerner une « Mention spéciale du jury ». Décapants et drôles sur certains titres très post-punk, graves et sombres dans d’autres, ces gens-là sont à prendre très au sérieux [2].
Nous vous reparlerons bientôt, dans ces colonnes, des albums de ces deux groupes.

Bien d’autres choses encore à Oloron cette année… On se contentera de citer en toute subjectivité le troisième groupe finaliste du Tremplin : Gabacho Connection, qui reprend des thèmes d’Henri Texier, Bojan Z, Bertrand Renaudin - ce n’est pas si courant ! -, ou les Toulousains de Mime et Phonium, programmés dans le « off », avec la vocaliste Leïla Martial, dont on attend avec patience qu’elle parvienne à donner la pleine mesure d’un talent certain.

On le voit, « Des rives et des notes » ne se contente pas d’aligner une affiche prestigieuse pour remplir des salles. Il y a, dans sa programmation, la marque d’un engagement : offrir au public ce qu’il connaît ou croit connaître mais, en échange ou par surcroît, l’amener à rencontrer, à découvrir des musiques qu’il n’aurait pas eu l’idée d’approcher par lui-même. Une démarche qui mérite toute notre estime.

par Diane Gastellu // Publié le 16 août 2010

[1Pierre Jéliote (ou de Jélyotte), polyinstrumentiste et chanteur pour qui Rameau écrivit la plupart de ses rôles de haute-contre, était originaire de Lasseube, près d’Oloron.

[2Les Lunatic Toys ont décroché la troisième place au Concours National de Jazz de La Défense cette année, quelques jours avant le Tremplin d’Oloron.