Portrait

Kaja Draksler, la leçon de piano

Conversation sur le piano, cet instrument bien trop tempéré.


© Roland Owsnitzki / Berliner Festspiele

À la sortie d’un concert avec la trompettiste Susana Santos Silva, la pianiste Kaja Draksler évoque sa rencontre avec le piano à queue de concert de la Pierre Boulez Saal de Berlin, un instrument très particulier. De fil en aiguille, nous en venons à parler des pianos en général et de sa relation avec l’instrument.
Une approche différente de la musique.


On her way out of a performance with trumpeter Susana Santos Silva, pianist Kaja Draksler talks about her encounter with the concert grand piano in the Pierre Boulez Saal in Berlin, a very special instrument. One thing leading to another, we come to talk about pianos in general and her relationship to the instrument. A different approach to music.

{Version Française}

Kaja Draksler © Gérard Boisnel

- Après le concert, vous m’avez dit que les cordes graves étaient difficiles à jouer avec ce Steinway de la Pierre Boulez Saal. Pour quelle raison ? Qu’est-ce que cela signifie ?

Je voudrais d’abord préciser qu’il s’agit de mon expérience personnelle. Je ne joue pas souvent sur un Steinway D, surtout pas sur le calibre du grand piano de la Boulez Saal. Je n’ai donc pas eu l’occasion d’explorer l’instrument en profondeur. Autant je pouvais me connecter en particulier à l’aigu et au médium de ce piano particulier, autant j’avais du mal à restituer le registre grave comme je le voulais ou comme je l’entendais. Cela vient en partie de ma technique, bien sûr. Il faut une certaine force pour que les graves de ce piano sonnent avec richesse. C’est pourquoi Cecil Taylor était si brillant, par exemple. À une époque, il demandait un Bösendorfer avec des touches supplémentaires en bas. Il savait vraiment faire chanter les basses du piano. Il y a beaucoup d’harmoniques en bas et c’est là que nous pouvons nous libérer du système tempéré dans lequel nous sommes coincés en tant que pianistes.

- Comment faites-vous pour jouer les harmoniques et pourquoi échapper au système tempéré ?

Echapper au système tempéré est ma grande tentation depuis un moment, et je suis loin d’être la seule pianiste. D’une certaine manière, tout ce que vous jouez est déterminé par les harmoniques, parce que chaque intervalle ou accord que vous jouez a une couleur particulière et unique, précisément à cause des harmoniques, et il peut s’agir des notes mêmes de l’accord, mais selon l’intensité avec laquelle vous jouez la note en question, cela détermine la couleur de l’accord. Ce phénomène est présent dans toute musique que vous jouez, c’est aussi l’une des choses qui définit les styles et le son propre à chaque pianiste ( ce qui est très évident dans le monde du classique où le même répertoire est joué par différents pianistes).
Comme je l’ai mentionné, le registre grave contient beaucoup d’harmoniques et elles sont beaucoup plus fortes que sur le reste du clavier parce que les cordes sont plus longues, donc c’est là que vous pouvez atteindre la microtonalité d’une certaine manière. Craig Taborn est un véritable maître en la matière, et il le fait avec l’ensemble du clavier, pas seulement avec les notes graves.

- Vous évoquez également, dans notre conversation, un piano droit qui coûte 20000 euros. Qu’est-ce qui peut justifier ce prix ?

J’aime beaucoup les pianos droits. La plupart d’entre eux ne coûtent pas aussi cher. Je ne suis pas sûre que celui que j’ai joué coûtait ce prix, mais c’était sans aucun doute un piano droit de haute qualité. Le son était exceptionnellement riche et la plage dynamique était importante. Il était très équilibré dans les différents registres et le mécanisme était très réactif.
J’aime bien les pianos à queue et les pianos droits plus anciens dont les registres ne sont pas aussi bien équilibrés, car ils ont une plus grande variété de couleurs et donc un caractère plus spécifique, mais il est également agréable de jouer sur un vrai piano neuf.

La gravité joue contre vous


- Comment vous sentez-vous lorsque vous jouez du piano droit plutôt que du piano de concert ? Quelle différence cela fait-il pour vous ?

J’aime les pianos droits. Je pense que c’est une affinité que j’ai développée récemment.
D’une certaine manière, c’est logique. J’ai surtout pratiqué sur des pianos droits dans ma vie et mon premier instrument était un piano droit. Je pense que c’est lorsque j’ai cessé de le considérer comme une préparation en vue d’un « vrai » piano que j’ai commencé à apprécier l’instrument tel qu’il est.
Le piano droit a généralement un son plus doux ; le toucher est vraiment différent ; l’endroit où la touche fait frapper le marteau sur la corde est différent. Certains pianos droits sont équipés d’une pédale de sourdine centrale qui étouffe le son ; c’est un effet sonore étonnant !
Je pense que la principale difficulté pour moi avec le piano droit est que je ne peux pas faire beaucoup de choses à l’intérieur de l’instrument. La gravité joue contre vous, et en plus, une grande partie des cordes est hors de portée à cause de la conception de l’instrument.
Il y a quelque chose que j’aime dans sa percussivité ; l’action est plus lente, donc on ne peut pas jouer aussi brillamment que sur un piano à queue, mais il a une attaque sèche que j’apprécie beaucoup.

Kaja Draksler & Susana Santos Silva © Roland Owsnitzki / Berliner Festspiele

- Lorsque vous mettez des objets sur les cordes (ou utilisez des baguettes pour les frapper), comment faites-vous votre choix, avant le concert (les objets à mettre dans votre valise) et pendant que vous jouez (en interaction) ?

Cela dépend du groupe avec lequel je joue. Habituellement, j’apporte beaucoup d’objets différents aux répétitions et après avoir déterminé ce qui fonctionne avec cette configuration donnée, j’ai tendance à réduire la sélection d’objets. En partie pour des raisons pratiques, mais surtout parce que je souhaite avoir un son différent et distinct avec chacun des groupes. Les contraintes sont toujours bénéfiques et apporter trop d’instruments ne fait que semer la confusion.
Le choix des objets que j’utilise en jouant n’est pas distinct des choix que je fais en général. Ce qu’il faut jouer, quand et pourquoi est toujours une question délicate, surtout dans les sets complètement improvisés comme celui que nous avons fait avec Susana à Berlin. Je ne pense pas pouvoir expliquer (ou du moins, pas brièvement) ce qui me pousse à faire mes choix musicaux...

Je ne veux pas blesser l’instrument


- Y a-t-il quelque chose que vous aimeriez mettre sur les cordes pour trouver de nouveaux sons ? De l’eau ? Des animaux vivants ? De la nourriture ? Des feux d’artifice chinois ?

Je suis très prudente lorsque j’expérimente de nouveaux objets, car je ne veux pas blesser l’instrument. Cela commence toujours par un son : vous entendez une qualité sonore spécifique et vous la recherchez ; cette image abstraite du son guide votre recherche d’objets. Évidemment, il y a des choses comme des aimants, des maillets, etc. que beaucoup de pianistes et de compositeurs ont utilisées, donc c’est un peu une tradition.

- Comment vivez-vous le fait de tourner sans votre propre instrument et d’en trouver un différent à chaque fois ? Cela change-t-il votre musique ?

J’aime bien cela. C’est un défi ; parfois il n’y a pas grand-chose à faire pour que ça sonne comme vous le voulez, d’autres fois vous luttez vraiment et vous détestez votre son. Mais souvent, on explore de manière passionnante ce que l’instrument peut offrir et la manière de l’utiliser de façon optimale. Par exemple, comment sonnent les différents registres, quel type de matériau sonne bien, quels sont les seuils de dynamique, etc.
Je ne sais pas si cela change radicalement la musique, mais il est certain que cela a une influence sur elle. Cela influence mes choix, mais ces choix me reviennent toujours.

- Comment vous sentez-vous en jouant Open Forms For Society avec d’autres claviers/piano/vibraphone ? Comment trouvez-vous votre place en tant que « l’une des pianistes » en termes de sons et de mécanique ?

Christian Lillinger choisit très judicieusement les musicien.ne.s. Nous sommes tous différent.e.s, et chacun.e d’entre nous joue d’un instrument différent. Personnellement, j’adore jouer dans ce groupe, précisément aussi parce que je peux enfin être dans une section de claviers. Et tous ces gens sont de vrais grands pianistes. Je ne pense pas avoir fait d’ajustements pour différencier mon son des autres. Comme je l’ai dit, il y a différents instruments : je suis la seule à jouer sur un piano droit, qui a une couleur différente de celle d’un piano à queue et aussi une partition différente. En général, j’aime beaucoup jouer avec d’autres claviéristes. C’est facile de se mélanger, c’est amusant d’interagir, mais la clé, ce sont les compositions que Christian a écrites. Il a écrit d’une manière qui nous donne une direction et un espace pour nous exprimer, donc ce n’était pas difficile de trouver un chemin...

{English text}

Kaja Draksler, a piano lesson

Conversation about piano, that much too tempered instrument.

Kaja Draksler © Gérard Boisnel

- After the concert, you told me that the low strings were hard to play with this Steinway of the Pierre Boulez Saal. Why is that ? What does that mean ?

I suppose I should mention first that this was my personal experience. I am not playing on Stainway D that often, especially not on the caliber of the grand they have at the Boulez Saal. So I haven’t had chances to really explore the instrument in a deep way. As much as I could connect especially to the high and mid range of that particular piano, I was having hard time getting out the low register as I wanted or as I heard it. Part of it was my technique, of course. It takes quite some strength to make the low of that piano sound really rich. This is what Cecil Taylor was so brilliant about, for example. There was a period when he asked for a Bösendorfer with extra keys on the bottom. He could really make the low end of the piano sing. There are a lot of overtones down there and this is the place where we can get out of the tempered system we are stuck with as pianists.

- How do you play overtones and why escaping the tampered system ?

Escaping the tempered system has been my temptation for a while, and I am far from being the only pianist. In a way, everything you play is informed by overtones, because every interval or chord you play has a particular and unique color precisely because of the overtones and it can be the same notes in the chord but depending on how loud you play the individual note inside it, that defines the color of the chord. This is present in any music you play, it is also one of the things that defines the styles and the individual sound of the pianist (very obvious in the classical world where the same repertoire is played by different master pianists).
As I mentioned, the low register has a lot of overtones and they are much louder than on the rest of the keyboard because the strings are longer, so this is where you can reach into microtonality in a way. Craig Taborn is a real master of this, and he does it with the full keyboard, not only with the low notes.

- You also mention, in our conversation, an upright piano costing 20000 euros. What can justify this price ?

I really like upright pianos. And most of them don’t cost as much. I’m not sure if the one I played cost that price, but it was definitely a high quality upright. The tone was unusually rich and the dynamic range was big. It was very balanced in the different registers and the mechanism felt very responsive.
I quite like older grand and upright pianos that don’t have the registers balanced this well as they have more of a variety of color and therefore a more specific character, but it is nice to play a proper new piano too.

Gravity works against you


- How do you feel playing upright piano instead of concert piano ? What difference does it make for you ?

I like upright pianos. I think it’s an affinity I developed recently.
In a way it makes sense. I have mostly practiced on upright pianos in my life and my first instrument was an upright. I guess it’s when I stopped thinking of it as a preparation for a “real” piano that I started to enjoy the instrument as it is.
The upright piano has usually a more mellow sound ; the touch is definitely different ; the place where the key causes the hammer to hit the string is in a different place. Some uprights have a middle practice pedal that make it sound extra quiet and that’s an amazing sound effect !
I guess the main difficulty for me with the upright piano is that I can’t do so many things inside of it. Gravity works against you, besides, a big chunk of the strings is beyond reach because of the design of the instrument.
It does have something in its percussiveness that I like ; the action is slower, so you can’t play as brilliantly as on a grand piano, but it has a certain dry attack that I enjoy a lot.

- What is a dry attack ? and why do you enjoy it a lot ?

I suppose another way to describe this is that it has a more muffled attack, it rings less, it’s almost as if it was closed in a closet or something. I am not sure why I enjoy it, it’s just an aesthetical preference, Matthieu. I was never much into ringy sound anyhow, or into using a lot of pedal either.

Kaja Draksler & Susana Santos Silva © Roland Owsnitzki / Berliner Festspiele

- When you put objects on the strings (or use sticks to bump it), how do you make your choice, before the concert (what to bring in your suitcase) and while playing (as interaction) ?

This has to do with the band I am playing with. Usually I bring a lot of different objects to the rehearsals and after I figure out what works with the particular setup, I tend to narrow down the selection of objects. Partly because of practical reasons, but mainly because I would like to have a different, distinct sound with each of the bands. Limitations are always good and bringing too many instruments is just causing confusion.
The choice of what objects I use while playing is not separated from the choices I make in general. What to play and when and why is always a tricky thing, especially in completely improvised sets like the one we did with Susana in Berlin. I don’t think I can explain (or at least not in short) what makes me make my musical choices…

I don’t want to harm the instrument


- Is there anything you would like to put on the strings to find new sounds ? Water ? Living animals ? Food ? Chinese fireworks ?

I am very careful of experimenting with new objects because I don’t want to harm the instrument. It always starts with a sound - you hear a specific sound quality and you search for it, that abstract image of sound informs your search for objects. Obviously, there are things like magnets, mallets, etc that lots of pianists and composers have used, so it’s also a certain tradition.

- How do you feel touring without your own instrument and find another one each time ? Does it change your music ?

I quite like it. It’s challenging and there are times where it’s very little you can do to make it sound the way you want, there are times when you really struggle and hate your sound. But often it’s a kind of interesting exploration of what the instrument can offer and how to use that in the best way possible. Like how the different registers sound, what kind of material sounds good, what are the dynamic extremes, etc.
I don’t know if it changes the music drastically, but for sure it has an influence on it. It influences my choices but the choices are still mine.

- How do you feel playing Open Form with other keyboards/piano/vibes ? How do you find your place as « one of the pianists » in term of sounds and mechanic ?

I think Christian chooses very wisely the players. We are all different, and each of us plays a different instrument. Personally I love playing in that band, precisely also because I can finally be in a keyboard section. And all of those guys are real great pianists. I don’t think I made any adjustments to differentiate my sound from others. Like I said, there are different instruments, I am the only one playing an upright, which has a different color than a grand piano and also a different score. Generally, I really enjoy playing with other keyboardists. It is easy to blend, it is fun to interact, but really the key are the compositions Christian wrote. He wrote in a way that gives us direction and space to express, so it wasn’t difficult to find a way...