Kate Gentile, façonner la musique
Entretien à trois avec la batteuse américaine.
Kate Gentile © Peter Gannushkin
Batteuse américaine, Kate Gentile est de ces personnalités qui pratiquent l’instrument avec un art assumé de l’engagement physique. Évoluant au sein de la scène créative new-yorkaise depuis plusieurs années, sa pratique ne doit pourtant pas la cantonner dans le rôle des musiciennes qui « envoient », son approche étant plus subtile et surtout plus complète. Qu’il s’agisse de ses projets personnels inspirés par la musique metal ou de ceux au côté du pianiste Matt Mitchell (pour le disque Snark Horse), elle utilise son ingéniosité technique pour repousser les limites de l’improvisation et décupler les énergies. Avec le saxophoniste Jérémy Vinner, elle propose aujourd’hui The Sifters, un power trio complété par un Marc Ducret en grande forme. Nous lui avons posé quelques questions (et Jérémy Vinner a également souhaité participer).

- Kate Gentile © Dustin Carlson
- Qui est à l’initiative du trio The Sifters avec Marc Ducret ?
Jeremy et moi réfléchissions à un projet ensemble pendant une période où j’étais disponible durant une tournée en Europe. J’ai pensé à Marc Ducret avec qui j’avais envie de jouer depuis un moment – et Jeremy a tout de suite été partant.
- La musique est directe : on sent le plaisir de jouer. Comment se sont passées les sessions d’enregistrement ?
Je suis contente que cela transparaisse. Nous avons donné deux concerts avant l’enregistrement. Ils étaient très sympas, mais c’était un peu « sur le fil du rasoir » à cause du temps de répétition limité. Lors des sessions, qui ont eu lieu en janvier, le chauffage est tombé en panne dans la nuit et nous avons dû attendre qu’il soit réparé avant de pouvoir commencer. Nous n’avons donc pas pu profiter d’une journée complète d’enregistrement, mais cela ne nous a pas stressés. La matinée s’est déroulée dans une ambiance plutôt détendue. Nous avons pris du thé et du café, Marc nous a préparé des œufs, j’ai battu Jeremy au ping-pong, nous avons allumé un feu… C’était génial.
- Comment avez-vous choisi les compositions ? Ont-elles été écrites pour le trio ?
Jeremy et moi avons tous deux composé spécialement pour le trio, même si certaines parties du titre « 90 cairns » reprennent des éléments d’anciens morceaux. La section centrale, par exemple, en rubato vers 4:44, provient d’un ancien morceau non enregistré que j’ai choisi pour cette composition, car il me faisait penser à Marc et je pensais qu’il s’accorderait bien avec les autres sections du morceau. La dernière section est principalement composée de nouveaux éléments, mais comprend un court refrain tiré d’une de mes compositions pour Snark Horse. Il n’est pas totalement identique car j’ai ajusté les voix et ajouté une nouvelle ligne par-dessus pour cette composition.
Jeremy Vinner : Nous étions ravis que Marc veuille aussi contribuer avec certains de ses morceaux, écrits avant la formation du groupe. Au départ, nous avions envisagé d’ajouter un bassiste, mais nous avons finalement décidé de nous en passer, ce qui nous offre beaucoup plus d’espace sonore à exploiter.
- Difficile de ne pas penser à Big Satan (avec Tim Berne, Marc Ducret et Tom Rainey). Quelle importance a cette scène dans votre parcours ?
J.V. : Big Satan et le reste de l’œuvre de Tim ont eu une influence majeure sur moi, de manière générale.
K. G. : Bien sûr. J’adore Big Satan même si la similitude instrumentale avec Sifters est en grande partie une coïncidence. Tom est un de mes batteurs préférés et Tim est évidemment une influence majeure, nous parlons beaucoup de lui. Mais, pour moi, l’influence de Ducret est tout aussi forte. J’ai beaucoup écouté Souls Saved Hear pendant ma deuxième année à l’université, et j’étais particulièrement attirée par les morceaux de Ducret : les formes, l’ambiance, les rythmes, les harmonies, les lignes mélodiques, le groove. Cette version de « Ce sont les noms des mots » (dont j’ai finalement appris la prononciation grâce à Marc pendant la tournée des Sifters) était tout simplement parfaite à mes yeux, tellement magique. Parfois l’influence que quelqu’un peut avoir sur vous se transforme au fil du temps jusqu’à devenir abstraite. Vous finissez par oublier qu’elle a été à l’origine de votre développement. Lorsque nous avons travaillé sur Sifters, j’ai réalisé qu’une grande partie de ce que je fais ou de ce que je suis peut être attribué à l’influence que Marc a eue sur moi il y a 20 ans.

- Sifters
- Musicalement, comment cela se passe-t-il quand on joue avec lui ?
JV : Marc est un improvisateur remarquable et un musicien extrêmement dynamique. Vous pouvez lui faire confiance pour prendre des décisions musicales fortes qui vous tiendront en haleine.
KG : Exactement. C’est génial.
- Les trois voix semblent indépendantes mais sont dans le même temps extrêmement proches. Comment garder une autonomie et jouer collectif ?
JV : Savoir écouter tout en apportant ses propres idées avec assurance est quelque chose que nous partageons tous les trois. De plus, Kate et moi nous jouons ensemble depuis tellement longtemps que les choses se font naturellement. C’est sans doute ce qui a permis à Marc de s’intégrer aussi facilement. Avec Kate, nous avons commencé à jouer ensemble à New York il y a environ 13 ans, principalement dans ses groupes Mannequins et Find Letter X. C’est une excellente improvisatrice, une compositrice incroyable et ma référence en matière de chats. Apprendre sa musique au fil des ans m’a poussé à devenir un meilleur musicien, et la connaître m’a rendu meilleur en tant que personne.
- Et vous Kate, qu’est-ce qu’il vous plaît chez Jeremy.
Je pense que ce que tout le monde apprécie chez Jeremy est assez évident : c’est un musicien complet, avec une voix de ténor puissante, capable de jouer des morceaux difficiles et doué pour l’improvisation. C’est une de ces personnes extrêmement intelligentes qui excellent dans tout ce qu’elles entreprennent, tout en étant quelqu’un de vraiment bien.
- Pourquoi le nom Sifters ?
Je dresse des listes de mots et d’expressions qui pourraient donner des noms de groupes. Je pense que Sifters venait d’une de ces listes ; c’était peut-être le seul que Jeremy appréciait ! J’aime le fait que ce soit un nom très ouvert : il n’impose rien de trop spécifique, mais il est possible d’en tirer beaucoup de significations différentes, si on le souhaite.
Beaucoup de groupes de metal et de musiciens de jazz que je connais sont fans les uns des autres. Il y a beaucoup de respect et d’intérêt mutuels pour la musique de chacun.
- Kate, pourquoi vous jouez de la batterie plutôt que d’un autre instrument ?
J’ai choisi la batterie en cinquième ou sixième année [1] parce que ça me semblait être l’instrument le plus amusant. Au lycée, lorsque j’ai commencé à m’y intéresser plus sérieusement, je pense que j’étais inconsciemment attirée par le pouvoir de façonner la musique et de la diriger, tout en jouant un rôle de soutien. J’aimais aussi son aspect physique.
- Vous avez joué avec des groupes de metal. On sent cette influence dans Find Letter X. Qu’aimez-vous dans cette musique et quel lien voyez-vous avec les musiques improvisées ?
Même si je n’ai jamais joué avec des groupes de brutal death metal, j’adore le chaos, les phrases bizarres, les growls et la sensation que procurent les blast beats, de même que leur texture. Beaucoup de groupes de metal et de musiciens de jazz que je connais sont fans les uns des autres. Il y a beaucoup de respect et d’intérêt mutuels pour la musique de chacun. Aujourd’hui, on constate une augmentation du niveau de complexité de la musique influencée par le jazz, nombre de musiciens de metal font du metal improvisé : Encenathrakh ou Effluence par exemple. Ceci dit, bien qu’il existe différentes traditions en matière de musique improvisée, ma conception actuelle consiste davantage à l’aborder à un niveau atomique, c’est-à-dire à partir de ses éléments fondamentaux où le style ou le genre n’ont plus vraiment d’importance.
- Vous travaillez beaucoup avec Matt Mitchell. Snark Horse est un disque important avec beaucoup de matière. Pourquoi un disque si gros ?
C’était en quelque sorte un accident : au départ, nous avions prévu de choisir les meilleures prises et de ne faire qu’un triple album, mais nous avons tout simplement trop aimé tous les titres.
- On sent l’idée de repousser les limites de l’improvisation grâce à des petites idées et des contraintes. Comment travaillez-vous pour y parvenir ?
Je pense que c’est juste une question d’état d’esprit. Si ce que nous voulons écrire se trouve être un rythme ou une harmonie complexes, nous n’allons pas les simplifier pour les rendre plus facile à jouer ; nous donnons la priorité à l’intention de départ telle que nous voulons l’entendre. Dans l’idéal, nous voulons pouvoir improviser à partir de n’importe quelle musique. Les disques Oblong Aplomb et Fiction de Matt en sont de bons exemples. Ce sont des improvisations à partir d’une musique hyper-complexe et difficile qui conserve les formes et une approche jazz. Certaines de mes compositions dans Find Letter X sont également de ce type. Snark Horse en est, en quelque sorte, la version abrégée de tout cela : des éléments complexes, mais en petite quantité puisque chaque composition ne dure qu’une mesure et s’oriente ensuite vers l’improvisation libre.
- Quel sont vos projets en cours et à venir ?
Je travaille actuellement sur une musique en quarts de ton avec des percussions et des guitares. C’est un projet qui va prendre beaucoup de temps à réaliser. Rien ne sortira prochainement, mais quand ce sera enfin prêt, je pense que ce sera très cool.

