Scènes

La Chute de la maison Usher

La Maison de la Poésie, discrète vitrine du passage Molière, dans le quartier des Halles à Paris, a accueilli pendant trois semaines un spectacle musical avec Alban Darche et Jeanne Added tiré de la nouvelle fantastique d’Edgar Allan Poe La Chute de la maison Usher.


La Maison de la Poésie, discrète vitrine du passage Molière dans le quartier des Halles à Paris, a accueilli pendant trois semaines un spectacle musical avec Alban Darche et Jeanne Added tiré de la nouvelle fantastique d’Edgar Allan Poe La Chute de la maison Usher. Chorégraphie, poème, musique, cirque… le spectacle, total, repose sur des effets visuels réussis mais envahissants.

« Pendant toute la journée d’automne, journée fuligineuse, sombre et muette, où les nuages pesaient lourd et bas dans le ciel, j’avais traversé seul et à cheval une étendue de pays singulièrement lugubre, et enfin, comme les ombres du soir approchaient, je me trouvai en vue de la mélancolique Maison Usher. »

Le narrateur est invité à passer quelques jours chez son vieil ami Roderick Usher dans la maison familiale - lieu d’une profonde et angoissante mélancolie où il vit cloîtré avec Madeline, sa sœur, et un domestique. Madeline est alitée, victime d’une étrange maladie, et ils occupent leur temps à lire des livres ésotériques, dessiner et inventer des chansons tristes.


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© Elisabeth Carecchio

Librement adapté par Sylvain Maurice à partir de la traduction de Baudelaire, ce chef-d’œuvre de la littérature gothique prend vie sur scène grâce à une belle combinaison d’effets visuels. La lumière, agissant comme le révélateur — comme chez Joël Pommerat — de mouvements ciselés avec précision, surprend, voire effraie. La salle, plongée dans un noir total à l’ouverture, se trouve ainsi brusquement face à face avec le narrateur (Jean-Baptiste Verquin) : d’un coup de projecteur, le voilà à l’extrême avant-scène. Rideaux, projections, jeux d’ombres et de reflets cachent et/ou révèlent les différents niveaux de profondeur de scène comme les couloirs et passages de la mystérieuse demeure des Usher. Le domestique, Philippe Rodriguez-Jorda, est aussi jongleur et magicien. On s’amuse à tromper le public à grand renfort d’« Image et de Reflet » (Jean Genet). L’installation est efficace, mais, outre qu’elle peut être un peu fatigante à force d’effets, elle amoindrit ceux que pourrait avoir la musique, si elle n’était ainsi restreinte.

Le narrateur parle, mais le maître des lieux, Roderick, chante. C’est Jeanne Added, accompagnée par le saxophoniste Alban Darche (qui a aussi composé la musique du spectacle), par la pianiste Nathalie Darche et par le guitariste Alexis Thérain, qui donne corps à ce personnage fantomatique. Voix d’outre-tombe, image distordue, portrait multiplié, ombre omniprésente : elle est le véritable héros du spectacle. La musique, d’abord située dans un autre espace, inquiète progressivement la narration en creusant la tristesse et la mélancolie — sans jamais tomber dans le glauque. Comme la bande originale d’un film, elle prend le pouls de l’atmosphère tout en y participant ; aux côtés des artifices de fumée et de lumière, elle contribue à créer l’ambiance opaque du fantastique de Poe, jusqu’au coup de théâtre final.