Scènes

« Ways Out » au Triton (Les Lilas)

Le nouveau quartet de Claude Tchamitchian, créé à l’Europa Jazz Festival du Mans en mai 2009, se produisait au Triton le 6 février 2010


Le nouveau quartet de Claude Tchamitchian, créé à l’Europa Jazz Festival du Mans en mai 2009, se produisait au Triton le 6 février 2010. Après le Lousadzak et sa dizaine de musiciens, place à l’intimité de la petite formation, à l’atmosphère chambriste et à l’improvisation comme élément structurant. Ways Out mêle densité, risque, et… rock !

L’ambiance de club de jazz qui règne autour des tables du Triton, la curiosité des mélomanes au sourire détendu qui connaissent et apprécient Claude Tchamitchian, connu pour ses orientations free jazz, compositeur et leader du Lousadzak aux monumentales couleurs, rythmicien du joyeux MegaOctet … tout cela va, ce soir, être battu en brèche.


JPEG - 33.4 ko
Claude Tchamitchian (D.R.)

Quelques partitions sont réparties sur scène, de telle manière que les musiciens (Rémi Charmasson à la guitare, Christophe Marguet à la batterie, Régis Huby au violon, outre Tchamitchian à la contrebasse), puissent lire n’importe laquelle à tout moment. Car l’unique structure de « Ways Out » est l’absence de structure ; l’improvisation, l’intuition, la rencontre entre les instruments seules décident de ce qui sera joué, du rythme qui sera adopté, du tempo… Les mélodies de Tchamitchian sont le prétexte de la rencontre mais tout se joue au présent, au hasard, au nez.

Les personnalités se dessinent ainsi au fil de la musique : si le violoniste et le contrebassiste prennent volontiers les devants et conduisent le groupe, le batteur est plutôt un suiveur fiable et le guitariste un paysagiste qui apporte ses couleurs propres. Un musicien esquisse un thème, un autre prend le dessus, le troisième s’y raccroche… Pas de solos, ou très peu. L’espace de jeu est ménagé naturellement, si bien qu’ils se déploient sans apparaître comme chorus artificiellement introduits par l’écriture. Aux improvisations à quatre voix succèdent de lentes montées en puissance où la rythmique porte les envols électriques des deux autres. Huby utilise un de ses deux violons comme une guitare, et l’Avignonnais Charmasson déploie un jeu véloce pendant que Marguet et Tchamitchian tiennent le même rythme, sans effets de rupture ou de déconstruction, pendant dix bonnes minutes. Ways Out, c’est du rock.

Du rock ? Du rock ! Guitare électrique, violon pour la mélodie, rythmique tenue et transe collective : tout y est. On verrait bien ce quartet jouer devant dix mille personnes dans un grand festival de l’Est. Le club de jazz n’en est plus un. La musique nous prend au corps comme le diable, de manière puissamment dense, presque violente. L’écriture, qui se fait au présent, est virtuose et complexe, à l’image des musiciens qui la portent. Dense, elle l’est techniquement, mais aussi et surtout émotionnellement.


JPEG - 33.2 ko
Régis Huby (D.R.)

Claude Tchamitchian présente des pièces qui n’ont pas été jouées au Mans ; ce sont les suites d’Etchmiadzine. Il raconte le voyage, il y a de cela plusieurs années, dans cette ville connue pour abriter le siège de l’Eglise apostolique arménienne - au cours duquel il est tombé par hasard sur la plus grande fête religieuse du pays. Elle rassemble quelque vingt mille personnes durant quatre jours et, dit-il, sa force tellurique, le noeud mystique et l’ivresse collective auxquels elle donne lieu nous sont absolument étrangers. C’est ce qu’il tente de transcrire en musique. Alors que le premier set naviguait entre transe rock et dialogues improvisés, le second est donc ramassé autour d’une histoire. Il n’y a ni « message » ni « propos » précis mais des impressions, des émotions, un héritage. Le noyau orientalisant qui, présent dans toutes les compositions du contrebassiste, se déploie avec vigueur, est renforcé par une narrativité impressionniste. La musique a quelque chose à dire, et c’est ce dire-là qui nous empoigne au creux du ventre, ce vécu qui se réécrit au présent, dans l’interaction entre les musiciens et amis de longue date, dans la rencontre entre les styles : rock ? jazz ? free ? Peu importe : l’essentiel, c’est l’émotion.

« Ways Out », ce sont les chemins que prend Claude Tchamitchian, en dehors des sentiers battus, vers la nouveauté et l’imprévu – imprévu sur la scène mais aussi dans la salle, il n’est que d’observer la surprise des spectateurs. « Ways Out », ce sont aussi les mille chemins inconnus que choisissent ou ne choisissent pas les quatre instrumentistes, selon le ressenti présent, l’alchimie du groupe, la réaction du public, et qui les obligent à sortir d’eux-mêmes dans la confrontation collective. « Ways Out », c’est enfin le chemin vers l’expérience arménienne, une recherche dans un en-dehors de soi qui n’est là que pour mieux faire retour en soi ; au coeur de cette recherche se trouve une histoire, celle d’un conteur-bassiste.