La Golden Hour de Julien Sérié
Rencontre au cœur du battement et de l’harmonie du bison.
Julien Sérié © Samuel Berthet
En fin d’année dernière, La Gare a été le lieu de résidence d’un bison. Tous les mardis, Julien Sérié, batteur multi-instrumentiste connu pour ses collaborations avec S. Mos, Birdy Nam Nam, Antiloops ou plus récemment comme membre de Coccolite, endossait sa peau de bête et ses lunettes teintées pour devenir cet alter ego sauvage, totem et personnage central de son premier album solo, Golden Hour.
Entre ses souvenirs de scène, ses influences éclectiques et ses passions musicales, Julien Sérié nous révèle un univers intime et sans concession, où chaque note raconte son parcours.
Rencontre avec un musicien à la fois passionné et passionnant.

- Julien Sérié © Samuel Berthet
- Golden Hour a mis près de deux ans à voir le jour et semble nourri par l’ensemble de votre parcours, entre influences musicales, rencontres et expériences de vie. Après de nombreuses années passées au sein de collectifs et de groupes, vous signez ici un premier album entièrement réalisé en solo. Est-ce que ce disque marque, pour vous, une forme de point de convergence artistique ?
Ce projet solo se nourrit évidemment de mes expériences, de ma vie, de mes passions. C’est très différent de ce que j’ai fait auparavant. Je suis arrivé à un moment de ma vie et de ma carrière où ça devenait une évidence, où j’avais plein de choses à raconter. C’est mon premier album solo donc c’est un peu comme si je revenais à zéro. Les gens me découvrent pour la première fois entièrement, sans concession.
Avec cet album, on entre dans mon intimité. Chaque morceau raconte une part de ma vie, tout en laissant à l’auditeur la liberté de se projeter. Le morceau « Golden Hour, » par exemple, je l’ai fait très simplement avec mes enfants. Il raconte à la fois mes débuts musicaux avec mon frère, mais il est aussi marqué par mes premières collaborations avec S. Mos. C’est un morceau inspiré du passé, mais qui raconte mon présent.
- Vous avez fait le choix assez fort de porter ce projet entièrement seul, là où beaucoup de musiciens préfèrent s’entourer lorsqu’ils sortent un album à leur nom. D’où est née cette décision et qu’est-ce que cette autonomie vous a apporté ?
J’adore jouer avec les autres, j’adore l’échange ! Mais là, j’avais besoin de transmettre mon message, de raconter mes histoires et donc de tout faire moi-même : composer, jouer, enregistrer et mixer. C’est beaucoup de travail, mais même si peu de gens le savent ce sont des cordes que j’ai à mon arc depuis très longtemps.
Ma carrière s’est surtout construite en tant que batteur sideman, mais il y a plein d’autres choses qui me passionnent et qui complètent, nourrissent mon jeu, que ce soit dans les sons, l’harmonie ou les autres instruments. C’est d’ailleurs moi qui ai joué toutes les flûtes sur le disque, et ça a surpris pas mal de monde ! Pour moi, la flûte et la batterie fonctionnent vraiment comme le yin et le yang.
- Certains morceaux de l’album donnent l’impression de pouvoir s’étendre à l’infini, modulant sans fin au gré des changements harmoniques et rythmiques. Lorsque vous composez et travaillez seul, comment savez-vous qu’un morceau est vraiment “fini” ?
Un morceau n’est jamais vraiment fini ! Pour moi, la musique, c’est comme la vie : elle continue, même après qu’on l’a “printée” pour un album. Un morceau vit ailleurs, se transforme, évolue.
J’ai une manière d’écrire assez particulière : j’aime prendre un élément simple et lui donner plein d’émotions différentes, surtout grâce à l’harmonie. L’harmonie m’a toujours passionné, j’adore décrypter, comprendre le code de la musique… le code de l’émotion. La musique, c’est un langage qui a été codé. On suit un certain système, le code européen, mais dès que tu en sors, par exemple en Afrique de l’Ouest, à La Réunion ou dans la culture indienne, chaque tradition a ses propres règles, son système.
Avec le temps, j’ai appris à m’imprégner de ces traditions pour exprimer exactement ce que je veux. Il y a vingt ans, c’était plus difficile : j’avais l’émotion, l’idée, mais je ne savais pas comment aller chercher immédiatement les bons outils pour la faire émerger. Aujourd’hui, je connais ces règles, je les ai intériorisées. Je sais comment me les approprier pour explorer des zones plus lumineuses ou plus obscures. C’est ce qui me permet de travailler seul, de me laisser guider par l’émotion, et de laisser chaque morceau vivre sa propre vie, même après qu’il a été enregistré.
- Pour « Otherwise », vous invitez Adrien Soleiman au saxophone ténor. Comment cette collaboration est-elle née ?
Avec Adrien, on joue ensemble depuis qu’on a 19 ans. On s’est rencontrés au Tan Jazz Festival, puis on a beaucoup partagé la scène avec S. Mos et Birdy Nam Nam. Pour cette ballade, je voulais quelque chose de simple et j’ai immédiatement pensé à lui. L’enregistrement s’est fait en un coup de fil, une prise, et c’était terminé. C’était une évidence !

- Julien Sérié © Samuel Berthet
- Comment s’est déroulé votre processus de composition ?
C’était différent pour chaque morceau.
J’ai commencé avec « Press Start to Funk », qui est sans doute le titre le plus proche de l’environnement musical d’où je sortais à l’époque du Covid. Ce morceau a été une vraie transition vers le projet solo et je l’ai un peu construit comme un jeu vidéo. Il n’y a pas vraiment de thème mélodique, c’était avant tout une exploration rythmique et de textures sonores.
- La dimension narrative et visuelle est très présente dans votre musique. Raconter des histoires par la musique, est-ce quelque chose qui vous anime depuis longtemps ?
J’ai toujours rêvé de faire de la musique de film. Ça m’est venu très jeune et j’ai déjà pu l’expérimenter à travers les différents documentaires que j’ai réalisés. J’aime raconter des histoires par la musique. C’est ce que j’ai essayé de faire avec « Background », qui est une vraie narration construite autour d’un thème à la flûte, ou encore avec « Pot au Noir » que j’ai d’ailleurs séparé en trois actes. C’est une histoire complète, liée à cet endroit de l’océan qu’on appelle le pot-au-noir, où le climat est très particulier et passe par plein d’états différents : agité, chaotique, puis très calme.
J’avais une visualisation très précise de ce que ça m’évoquait, et j’ai essayé de retranscrire ces émotions en musique. La deuxième partie m’est venue en premier, avec ce côté électro à la Louis Cole, puis la première partie, plus lyrique, et j’ai terminé avec la troisième partie, nourrie d’influences plus années 2000, type RH Factor.
- Tout au long du disque, la batterie guide l’écoute. Elle accompagne les transitions et les modulations de manière très subtile, sans forcément passer par des explosions rythmiques. Parfois, elle devient mélodique et dialogue avec les harmonies, notamment dans le morceau « Drumlogue ». Était-ce une volonté de votre part de mettre en avant cette dimension mélodique et harmonique de l’instrument ?
Avec « Drumlogue », j’ai voulu inverser les rôles tels qu’on les attend généralement dans la musique européenne. L’idée était que la batterie prenne le rôle mélodique, le rôle de conteur. Un peu comme un griot qui raconte une histoire, comme quelqu’un qui déclame un texte. Le piano et l’harmonie deviennent les piliers rythmiques : ils ne bougent pas, mais ils portent l’émotion. Et la batterie, elle, raconte.
Je pense que ça me vient en partie de Tony Williams, qui m’a bouleversé quand je l’ai découvert à 18 ans. Son sens rythmique est incroyable, mais c’est son approche mélodique qui m’a marqué. Sur l’album, j’avais envie d’avoir un morceau de ce type-là car avec ce projet solo, j’ai pu exprimer pleinement mes couleurs et mes harmonies. C’est l’avantage du solo : une prise de risque, à la fois difficile et fantastique, qui m’a permis d’être totalement en phase avec moi-même.

- Julien Sérié © Samuel Berthet
- Pour donner vie à Golden Hour, vous avez mené une résidence de sept semaines à La Gare, entre concerts en solo et soirées de rencontres. J’ai assisté à la dernière date, en duo avec Robinson Khoury, qui a été un moment musical très fort. Pouvez-vous nous parler de cette expérience du live solo, mais aussi de l’aventure qu’a représentée cette résidence dans son ensemble ?
Une fois l’album terminé, j’ai contacté la Gare qui m’a proposé cette résidence de sept semaines, un peu comme une carte blanche. J’ai donné cinq concerts en solo et trois soirées avec des invité·es. J’ai beaucoup répété seul pour réussir à tout gérer en autonomie, et c’était génial. Ça m’a reconnecté au centre même de pourquoi je fais de la musique.
L’idée des rencontres, c’est moi qui l’ai initiée. J’ai toujours aimé les duos sur scène : tu ne peux pas tricher, tu ne peux pas mentir. Quand ça passe, c’est magnifique, sinon ça peut être douloureux. C’est une vraie prise de risque, et le risque, ça me plaît !
Comme il y a beaucoup de mélodies dans l’album, je n’ai invité que des solistes. Je voulais que chacun se joue lui-même, qu’il raconte sa propre histoire. Tout était complètement ouvert à partir de ma base d’écriture, comme sur un terrain de jeu.
J’ai commencé avec la flûtiste Marine Thibault qui vient d’une culture plus électro, mais avec qui je partage des références esthétiques. On ne se connaissait pas du tout, c’était une vraie rencontre. Pourtant, humainement comme musicalement, tout a été simple et très fluide. Avec Robinson Khoury, c’était aussi la première fois qu’on jouait ensemble en duo, sans aucune répétition. Mais je savais que ça allait être fort. J’ai enlevé beaucoup d’éléments de l’album pour laisser place à la rencontre et à l’improvisation. Musicalement, c’était extraordinaire : on a exploré de nouveaux terrains, et c’est exactement ça que j’aime.
Mais ce que je retiens surtout de cette résidence, c’est la rencontre avec le public. C’était la première fois que j’étais en contact direct avec lui, en tant que frontman. Sur scène, j’ai essayé d’amener une forme de pédagogie ludique. Avec « Drumlogue », par exemple, j’explique que la batterie va prendre le rôle de la mélodie. Beaucoup de gens m’ont remercié de leur avoir fait entendre la batterie autrement. Je me souviens que le premier soir, le public était très réceptif et touché : à la fin du concert, on m’a demandé de le rejouer, et j’ai terminé la soirée avec un homme en larmes dans mes bras, me disant qu’il n’avait jamais ressenti quelque chose comme ça. C’était fantastique !
- Golden Hour est ce moment fragile entre le jour et la nuit, et ce projet semble marquer une forme de bascule dans votre parcours, à la fois artistique et personnel. Comment situez-vous ce disque aujourd’hui : comme un aboutissement, ou plutôt comme le point de départ d’une nouvelle étape dans votre aventure musicale ?
Avec ce projet, il y a clairement une notion de cassure. Ça m’a demandé beaucoup de travail, beaucoup d’énergie, mais c’était une énergie très saine.
J’ai pu rester sincère avec moi-même, et avec le message que j’avais envie de transmettre. Pour moi, c’est vraiment le début d’une nouvelle carrière en tant que musicien solo. Ça ne veut absolument pas dire que j’arrête d’être sideman, pas du tout, mais c’est une nouvelle facette de mon aventure humaine et musicale.
C’est un projet qui m’a fait du bien, qui me fait du bien, et qui, je l’espère, fait du bien. J’ai semé plein de graines… maintenant, il faut espérer que le printemps soit beau et fructueux.

