Scènes

Canarias Jazz, au rythme des îles, au souffle du jazz 🇪🇸

Un festival audacieux, généreux et surprenant sous le soleil canarien


TAKE 6 © canariasjazz

Pour beaucoup, les îles Canaries riment avec vacances, lunes de miel et farniente sur la plage. 
Situé au large des côtes nord-ouest de l’Afrique, cet archipel espagnol offre pourtant bien plus que de simples paysages de carte postale. À la croisée des influences européennes, africaines et latino-américaines, les Canaries sont des îles à l’histoire singulière, à la culture foisonnante et au patrimoine musical et artistique d’une richesse insoupçonnée. Invitée par le festival et les offices de tourisme des îles Canaries (Turismo de Gran Canaria) à découvrir cet événement, j’ai pu sillonner Las Palmas de Gran Canaria et Tenerife pendant quelques jours intenses, rythmés par des performances jazz éclectiques, des paysages spectaculaires, une gastronomie savoureuse et une immersion passionnante dans la culture locale. Des plages ensoleillées de Tenerife, aux statues de bronze d’Agüimes, en passant par les ravines de Guayadeque sur les traces des premiers habitants de l’île de Las Palma de Gran Canaria avec ses domaines viticoles, chaque journée fut une exploration riche et dépaysante qui se terminait en beauté par des concerts organisés par le Festival Canarias jazz & más músicas creativas.

Pendant plus de trois semaines, le festival s’invite dans divers lieux des sept îles que compte l’archipel. Certains artistes passent d’une île à l’autre et, comme vous pouvez l’imaginer, cela demande une logistique solide, presque militaire, surtout quand les caprices de la météo s’invitent à la dernière minute, comme cela arrive souvent dans ce type d’environnement insulaire. Pourtant, tout se déroule avec une fluidité étonnante, orchestré d’une main de fer dans un gant de velours par Miguel Ramírez. Ce passionné de musique et musicien au sourire communicatif insuffle au festival une énergie généreuse et humaine qui se ressent aussi bien dans l’organisation, dans la programmation, que dans l’atmosphère même des concerts. Certains concerts sont payants, d’autres gratuits notamment lorsqu’ils se tiennent en extérieur. Une volonté claire d’ouvrir la musique au plus grand nombre, d’offrir à la population locale des moments de fête, de joie et de découverte, dans une ambiance conviviale et chaleureuse. 



TAKE 6 © canariasjazz

Le mythique groupe a cappella Take 6, accompagné de l’Orchestre Philharmonique de Gran Canaria mené par Suzie Collier (mère de Jacob Collier), ouvre ma première soirée à Las Palmas de Gran Canaria dans le Teatro Cuyás, aux sièges de cuir bleu. Les six hommes entrent sur scène sous les applaudissements chaleureux d’un public déjà conquis. Malgré quelques problèmes de son, leur technicité vocale reste intacte, indéniable, et la performance impressionne par la justesse et l’originalité harmonique qui caractérisent ce groupe légendaire. 

La setlist est aussi variée qu’attendue, mêlant reprises pop avec « Got To Get You Into My Life » des Beatles, gospel avec « Bridge Over Troubled Water », soul avec « What’s Going On » de Marvin Gaye ou « Stand By Me » de Ben E. King, rhythm and blues avec « Rainy Night In Georgia » de Brook Benton ou encore jazz avec quelques morceaux d’Al Jarreau. À ce dernier, ils rendent hommage à plusieurs reprises, notamment en rappelant que c’est à ses côtés qu’ils ont fait leur première tournée. Mais ce soir-là, leur hommage le plus poignant est pour Malcolm Jamal Warner, décédé quelques jours plus tôt.

Leurs voix possèdent chacune une couleur unique ; une fois assemblée, elles composent une toile riche et vibrante illustrant à merveille ce que certains appellent la Great Black Music. Il y a la basse crooneuse d’Alvin Chez, qui se mêle au baryton profond et groovy de Khristian Dentley. Du côté des ténors, les frères Kibble invoquent la soul avec un côté dirty R’n’B, une complicité malicieuse pleine de nuances, tandis que les éclats puissants de Claude V. Mcknight III s’entrelacent à la douceur du vibrato de David Thomas. Le trio qui les accompagne se trouve parfois éclipsé par la puissance de l’orchestre, qui apporte une profondeur supplémentaire à leur prestation. Après deux rappels, le groupe pose les micros pour un « Alleluia » a capella de quelques minutes, rempli de pérégrinations harmoniques typiques de leurs arrangements. Leur bonne humeur est contagieuse, et leur virtuosité paraît presque naturelle et captive le public qui les ovationne jusqu’à la sortie du théâtre.

Alba Careta © canariasjazz

Le lendemain, alors que les Take 6 tentaient tant bien que mal de rejoindre Tenerife malgré le mauvais temps, nous étions en réunion au Museo Elder, un musée de sciences et technologies, pour accueillir Las Albitas, dont le tout premier projet vibrant s’intitule Plesiosaures — en référence aux reptiles marins préhistoriques. Un projet vibrant, élégant et inventif, né de la complicité entre la saxophoniste canarienne Alba Aceytuno et la trompettiste catalane Alba Careta. Ensemble, elles créent un espace musical libre, mouvant, aussi fluide qu’élégant, aussi mystérieux qu’envoûtant. La trompettiste, à l’écoute, tisse des lignes lyriques qui ouvrent des espaces de respiration dans lesquels vient se glisser la saxophoniste pour nous livrer des improvisations d’une puissance parfois déchirante.

Accompagnées d’un pianiste et d’une section rythmique, c’est le bassiste, José Carlos Cejudo, qui attire particulièrement l’attention en ajoutant du relief par des phrases harmoniques ou des glissements astucieux. Arrive un moment suspendu lorsque les deux musiciennes interprètent à la voix et aux cuivres, chacune à leur tour, deux airs populaires : « Arrorró » et « Doña d’Aigua ». Le silence du public, assez rare pour être souligné, permet de savourer pleinement cette alchimie sonore. À l’image de leur jeu, leurs voix racontent aussi deux mondes, deux énergies : celle d’Alba Careta est mélodieuse, douce, maîtrisée, tandis que celle d’Alba Gil Aceytuno est plus rocailleuse, grave, piquante. Deux musiciennes qui se répondent, se frottent, se complètent.

Lilian Vieira (ZUCO 103) © canariasjazz

Autre heureuse découverte de ce festival : Zuco 103. Ce groupe néerlandais a déchaîné un véritable tourbillon de saveur brésilienne, servi sur un plateau électro-jazz-funk fusion explosif. Dès leur entrée en scène sur la Place Santa Ana, le ton est donné : énergie débordante, groove irrésistible et générosité scénique qui balaie tout sur son passage. Leur fusion mêle samba, bossa-nova, funk, jazz et électro, pour créer un cocktail festif, dansant et profondément chaleureux. La voix de Lilian Vieira, suave et fruitée, transporte le public dès les premiers morceaux. Parmi les musiciens on remarque d’ailleurs une nouvelle venue aux percussions : Laurianne Ghils. Discrète en apparence, mais impressionnante d’énergie, ses rythmes puissants ajoutent encore à l’intensité des morceaux. Alors qu’à la basse Alex Oele écoute et accompagne, le claviériste Stefán Schmid part dans des ondulations mélodiques et nuances harmoniques qui font décoller les morceaux dans des moments presque psychédéliques, qui rappellent par parfois l’énergie brute du rock et subliment le jeu de guitare afrobeat funky de Valentin Bannier. Les thèmes et refrains sont accrocheurs, joyeux, parfaits pour chanter (ou plutôt fredonner) en brésilien approximatif en tapant des mains. C’est une fête totale, un lâcher-prise collectif. Le public danse, chante, transpire, et surtout en redemande.

Dans cette même idée de musique de pied, dynamique et festive, il y a aussi eu Patax. Ce groupe espagnol venu tout droit de Madrid, spécialisé dans les reprises de titres ou d’artistes mythiques tels que Prince, les Beatles ou Michael Jackson. Chaque morceau est revisité et assaisonné d’une fusion latine épicée de rythme urbain, bien à eux. Sur scène, ils sont accompagnés d’une danseuse de flamenco qui transforme chaque morceau en tableau vivant et s’occupe de faire remuer le public. Et puis il y a également eu Kennedy Administration, venu tout droit de Brooklyn. Un groupe à la croisée de la soul funky jazz moderne avec un son parfois un peu brut et dirty.

David Minguillon Trio © canariasjazz

Sur la place du Lago Martiánez, c’est le trio du guitariste David Minguillón qui a volé la vedette aux New-Yorkais. Dans un registre plus intime, plus acoustique, entre jazz et flamenco, le trio a livré une performance à la fois douce, raffinée et très équilibrée, avec des morceaux qui naviguent entre rumbas aux accents orientaux et reprises de classiques du jazz, comme « Round Midnight » de Thelonious Monk, « So What » de Miles Davis ou encore « Polka Dots and Moonbeams » de Burke et Van Heusen, un clin d’œil tendre au morceau préféré de son père.
Les compositions originales de Minguillón révèlent la richesse de son univers hybride, entre tradition et modernité. Sa guitare parle avec finesse : une technique solide, mais toujours au service de la mélodie, du toucher, et de cette espèce de poésie discrète qui traverse toute la performance.

Accueilli chaleureusement par Turismo de Gran Canaria, ce séjour fut autant une découverte musicale qu’une immersion culturelle. Plus de soixante musiciens répartis sur les différentes îles de l’archipel offrent un parcours aussi riche qu’intense, presque sportif.