Scènes

La musique d’À bout de souffle

Retour sur la musique de film qui lança la carrière de Martial Solal


Interview accordée à la RAI par Martial Solal à l’occasion de la réédition italienne en DVD d’ « À bout de souffle », de Jean-Luc Godard, avec Jean-Paul Belmondo et Jean Seberg (1959).

Ce film, je crois, est un peu arrivé comme une bombe dans le panorama du cinéma de l’époque. Cet ensemble image-musique est arrivé comme une grande nouveauté et comme une espèce d’ouverture nouvelle vers un cinéma d’avant-garde.

Melville découvre Solal

J’étais surtout un pianiste de jazz. Je me suis infiltré un peu de force dans le temple du jazz qu’était le Club Saint-Germain. J’y ai passé des années, des années tous les soirs, jouant avec les meilleurs musiciens possibles français et étrangers.

Donc j’avais déjà une carrière de musicien assez développée. Pendant dix ans j’avais enregistré déjà un tas de disques.

Je pense avoir eu la chance que Jean)Pierre Melville soit descendu au moment où je venais de créer une pièce particulièrement longue pour un petit ensemble de jazz qui s’appelait « Suite en ré bémol pour quartette de jazz ». C’est une pièce qui tranchait radicalement avec tout ce qui avait été écrit précédemment dans le mesure où elle était très longue et où elle faisait apparaître un certain nombre de thèmes différents. D’où le titre de « Suite ». Et je pense que Melville a entendu ça et qu’il s’est dit que je pouvais faire de la musique de film puisque cette musique lui semblait illustrer d’avance des images qui n’existaient pas.

La rencontre avec Godard

Jean-Luc Godard n’avait pas d’idée précise ni de la musique qu’il voulait ni du musicien. Et il s’est adressé à son ami Jean Pierre Melville qui, par chance, était aussi un de mes amis avec qui j’avais travaillé précédemment. Et Jean-Pierre Melville a dit à Jean-Luc Godard : « Prends donc Martial Solal ». Voilà, je venais de gagner au loto si on peut dire parce qu’écrire une musique comme ça, pour un jeune compositeur, c’est un peu miraculeux. On ne peut pas rêver meilleur début.

Dès la première rencontre avec Jean-Luc Godard on a convenu d’une rencontre au pied d’une table de montage. Simplement, il m’a montré ce qui était déjà enregistré, quasiment monté mais pas tout à fait. Je suis donc intervenu assez tard comme c’est souvent le cas pour les musiciens.

Un peu plus tard, j’ai vu dans une projection privée dans une salle le film quasiment monté avec les dialogues, mais pas le bruit, les bruitages. Donc c’était encore incomplet mais on pouvait imaginer ce que ça donnerait. Ça m’a beaucoup aidé, j’avoue, de le voir comme si j’allais au cinéma. Il ne manquait plus que la musique. Il n’y avait plus qu’à l’écrire, en somme.

Martial Solal © H. Collon/Vues sur Scènes

Donc la rencontre s’est faite autour de la table de montage et j’attendais qu’il me donne des ordres. Mais, en fait, les ordres se limitaient à : « Je voudrais bien un instrument, un banjo ». Son goût, c’était le banjo. Moi, une fois la musique écrite, je suis arrivé avec quarante musiciens. Bon, on ne peut pas dire que j’ai observé ses souhaits.

Une musique inspirée du Jazz

Le Jazz, à cette époque, n’était pas très souvent utilisé. Il y a eu quelques rares films. En général, des films noirs. Le Jazz était associé au film noir alors qu’il a un panorama de possibilités très large. Mais, jusqu’à ce moment là, en tout cas, le Jazz, c’était les films noirs. À bout de souffle n’est pas un film blanc. C’est un film un peu noir aussi dans son genre.

Et, par ailleurs, si je pouvais être considéré comme un musicien de jazz, la musique n’est pas entièrement du Jazz. Elle est toujours connotée par le Jazz, inspirée par le Jazz mais il y a des séquences qui n’en sont pas du tout. Je pense qu’il fallait avoir une vision un peu large des circonstances de ce film, des situations, des sentiments. Il est évident que le thème principal d’À bout de souffle, c’est celui du film de Belmondo, un film noir et donc un thème purement Jazz et un peu inquiétant.

Et le thème de la romance, c’est le contraire, exactement le contraire. Donc, là, j’ai amené un orchestre à cordes et il n’était plus tellement question de jazz. Mais mon inspiration provenait toujours, à l’origine, de cette musique.

Les thèmes principaux

Et bien, j’ai regardé ce film deux ou trois fois en salle de montage et en projection privée et ensuite encore en salle de montage. Et j’ai longuement cherché, pendant vraiment plusieurs jours, un thème qui correspondrait à cette intrigue, cette inquiétude, à ce personnage central. Et finalement je suis tombé un peu par chance sur des … un petit groupe de cinq notes dont l’intérêt était la sensation que l’on pouvait considérer ces cinq notes comme faisant partie du mode majeur musical ou du mode mineur. Pour moi, la musique la plus excitante, c’est celle qui n’est pas entièrement mineure comme la musique folklorique ou majeure comme une symphonie de Haydn mais qui fait intervenir les deux modes. Et le frottement entre ces deux modes donne une sensation beaucoup plus riche.

Donc, si vous voulez, les notes étant si bécarre, do, mi, entre fa et si. Là, je parle technique. Là, il y a écart d’une quarte diminuée, ensuite un chromatisme, ensuite une tierce, ensuite encore un chromatisme. C’est amusant de voir que les chromatismes, les notes proches les unes des autres, distantes d’un demi ton, c’est-à-dire sur un piano la note immédiatement suivante, tout cela, ça amène quelque chose à condition que tout ne soit pas chromatique.

Donc, enfin pour me résumer, j’ai inventé cinq notes et, par chance, l’autre thème, l’autre thème principal, on peut dire, a été aussi composé de cinq notes. Mais au lieu que ce soit dans le sens du bas vers le haut, c’est-à-dire du grave vers l’aigu, c’est la même chose de l’aigu vers le grave. C’est-à-dire À bout de souffle, le thème n°1 c’est tot-do-tot-tot-tot et le thème secondaire c’est tu-ta-ta-ta-ta. C’est ce rapprochement des deux modes majeur et mineur qui crée ces ambiances différentes.

Et curieusement j’ajoute que l’un est angoissant et que l’autre est tout à fait détendant.

Les orchestrations

Il faut bien savoir que la musique de film ce n’est pas une histoire de mélodie uniquement. Moi je considère que la musique de film c’est surtout une question d’orchestration. Le thème principal qui concernait Jean-Paul Belmondo, donc le thème de cinq notes montant de bas en haut, je l’ai aménagé de plusieurs façons. Évidemment, il m’est arrivé de le jouer simplement au piano, d’égrener les cinq notes. D’autres fois, il fallait un orchestre de cuivres. En général, je n’ai pas mis de cordes pour ce thème. Les cordes sont utilisées pour l’autre thème. Ce thème là c’est surtout des cuivres, des timbales, des instruments qui poussent l’émotion à son comble. Enfin, le suspense.

Vous voyez sur ces deux feuilles, il y a d’abord le thème du générique joué au piano tout seul. Donc c’est comme ça que c’est intervenu dans le film. Puis, immédiatement après, il y a eu des trompettes, des batteries, des contrebasses. La deuxième séquence a été jouée d’abord par des saxophones, un groupe de saxophones. Vous voyez, ce n’est plus la même chose. Les notes principales de la mélodie sont visibles, audibles mais il y a tout ce qu’il y a en dessous. Et immédiatement, à la mesure suivante, il y a une petite trompette bouchée qui donne un son très aigu. Alors ça donne ça… Déjà vous avez peur. Normalement, vous devez trembler là.

Martial Solal © P. Audoux/Vues sur Scènes

Avec l’orchestration, on peut arriver à faire tout ce qu’on veut. Là, je regarde la séquence n°16. Donc c’est le piano qui revient. Non c’est…

Et immédiatement après il y a l’orchestre qui fait une espèce de choc. Donc ça aussi c’est fait pour inquiéter, quoi.

C’est très curieux ce qu’on peut arriver à faire avec quelques notes quelquefois.

Une liberté surveillée

J’ai eu beaucoup de liberté pour écrire cette musique parceque Jean-Luc Godard n’avait par chance pas d’idée trop précise. Donc il m’a laissé carte blanche. C’est l’idéal pour un musicien. Il n’y a rien de plus difficile que d’obéir aux souhaits d’un metteur en scène qui n’est pas aussi compétent comme musicien il faut bien le dire. Sinon il ferait la musique aussi. Donc j’ai eu beaucoup de liberté. J’avais une sensation de grande liberté.

Et puis le fait que ce soit de la musique de Jazz dans laquelle tout n’était pas écrit puisqu’il y avait des parties improvisées, des solos de trompette qui apparaissent ici et là, des passages de piano improvisés. Avec tout cela j’avais la sensation d’une grande liberté.

Mais une liberté avec des contraintes, avec des barrières. Quand vous avez écrit 13 secondes puis 53 secondes, il faut bien que vous teniez compte de ces paramètres. Donc une liberté surveillée, je dirais. [1]

Un impact positif

Sur ma carrière ce film a eu effectivement une énorme bonification. Immédiatement après avoir écrit cette musique que d’ailleurs Jean-Luc Godard n’a probablement pas apprécié outre mesure puisqu’il ne m’a jamais redemandé d’écrire de la musique pour lui. Donc il estimait que je n’étais pas le compositeur idéal. Mais par contre une foule de jeunes metteurs en scène se sont aperçus que cette musique n’était pas si désagréable que ça. Et toutes les musiques que j’ai écrit par la suite ont découlé de la réussite de celle là. Et j’ai écrit en tout, courts métrages et films publicitaires compris, une cinquantaine de titres. Mais le seul dont on me parle c’est toujours À bout de souffle. Ca ne me dérange pas. C’est probablement la meilleure.

par Guillaume Lagrée // Publié le 6 janvier 2008

[1NDLR : « Liberté surveillée » est le titre d’une composition de Martial Solal