Chronique

Magma

Köhnzert Zünd

Label / Distribution : Seventh Records

Il est admis qu’avant tout, Magma est un groupe taillé pour la scène. Sa démesure aux accents opératiques, orchestrée par un Christian Vander habité par un jeu extatique, ne peut vraiment être perçue qu’à l’occasion d’un concert. Voilà plus de 45 ans que l’histoire dure, soit une très longue période durant laquelle le groupe – une pépinière de talents dont les variations de personnel ont été nombreuses depuis sa création en 1969 – a scandé sans jamais faiblir ses chants en kobaïen, le langage organique inventé par Vander. Certes, Magma aura connu une sorte de sommeil, pendant une décennie à compter du milieu des années 80, quand le batteur s’était révélé chanteur et pianiste au sein du groupe Offering et qu’il avait retrouvé la scène jazz, en trio ou quartet, l’occasion pour lui d’un retour aux sources de ses idoles d’enfance. Depuis vingt ans maintenant, toute l’équipe, au sein de laquelle il est important de souligner le rôle joué par Stella Vander, est mobilisée au service d’une drôle de musique hantée aussi bien par les influences de Carl Orff ou Igor Stravinski que par l’énergie de la soul music et du rhythm’n’blues, la puissance électrique du rock ou la quête d’un absolu aux intonations mystiques dont le père spirituel serait John Coltrane, auquel Vander voue un culte passionnel. Magma, un groupe à part, qui suscite des réactions contrastées, entre admiration sans bornes et rejet de son univers martial aux horizons parfois troubles. Mais rarement l’indifférence.

La discographie de Magma est chose complexe : elle s’articule pour l’essentiel autour de deux trilogies qui ont vu le jour de manière désordonnée, avant que Christian Vander ne décide d’en clarifier la chronologie, quitte à enregistrer certains volets trente ans après leur composition. Ce fut le cas pour le premier volet de la trilogie Ëmehntëtt-Ré, intitulé K.A, que Magma ne gravera qu’en 2004, alors même qu’on en connaissait le corpus depuis 1973. La première trilogie, qui porte le nom de son premier mouvement, aura dû attendre l’année 2000 pour qu’un enregistrement live en propose une version intégrale, captée au Trianon. Unité de temps et de lieu. Theusz Hamtaahk, Wurdah Ïtah et Mekanïk Destruktïw Kommandöh étaient enfin interprétés et gravés dans leur continuité. On pourrait multiplier les exemples qui attestent de la fièvre créative d’un artiste qui dit « recevoir » la musique qu’il compose, quitte à devoir dénouer petit à petit les fils d’une œuvre dont il ne serait que le dépositaire et ne maîtriserait pas toujours l’ordonnancement. Au prix, parfois, d’un réenregistrement d’une composition aux arrangements jugés insatisfaisants. Ce fut le cas pour « Riah Sahiltaahk », qui occupait à l’origine la face B du deuxième disque de Magma (1001° centigrades en 1971) et que son géniteur a souhaité revisiter en 2014. Le musicien est pointilleux, l’homme est tenace.

Au-delà de ces « grands travaux », il faut aussi souligner l’existence de compositions emblématiques dans l’histoire de Magma, comme « Kobaïa », issue de la première époque du groupe, dont la direction était alors plus collégiale ; ou « De Futura », composée par le bassiste Jannick Top et qui avait préfiguré une fugitive association Vander-Top en 1976 ; ou encore « Félicité Thösz » et « Slag Tanz », ajoutées au répertoire depuis 2008, et dont les élans choraux invitent à considérer la musique de Christian Vander pour ce qu’elle est au plus profond d’elle-même : un chant.

Magma, groupe de scène par excellence, donc. Aussi, la publication de Köhnzert Zünd, un volumineux coffret de 12 CD regroupant tous ses enregistrements live « officiels », auxquels viennent s’ajouter quelques inédits, constitue un événement. Pour ne pas dire une somme ! On y retrouve en première place le mythique Magma Live / Magma Hhaï, enregistré en 1975 à la Taverne de l’Olympia et qui demeure, quarante ans plus tard, son disque live de référence. S’illustraient sur cet enregistrement des musiciens considérés aujourd’hui comme historiques : Klaus Blasquiz (LA voix de Magma), Didier Lockwood (jeune violoniste de 19 ans) ou Bernard Paganotti, ce bassiste dont les enfants seraient de l’aventure bien des années plus tard. En 1975, Magma faisait rayonner un jazz rock transcendé qui sonne en 2015 avec la même puissance de feu. C’est un monument qui fait briller de mille feux ce qui est probablement la plus belle composition du groupe, « Köhntarkösz », rebaptisée « Köhntark » pour l’occasion.

Köhnzert Zünd remet en lumière les trois disques de la Retrospektïw enregistrée à l’Olympia en 1980. Cette année fut celle des retrouvailles avec un groupe dont l’activité était moins intense depuis quelque temps déjà, comme s’il s’agissait d’une phase de transition, un entre-deux que Vander a résumé en composant « Rétrovision », une longue chanson bilan dont les paroles disent : « On a dit que Magma n’était pas / On a dit que Magma n’est pas là / Ce n’est pas ». Beaucoup de musiciens sont venus retrouver Magma sur scène lors de ces trois soirées du mois de juin, avant de repartir vers leurs horizons propres. Et c’est avec plaisir qu’on peut apprécier, toujours aussi puissante, la première version enregistrée de « Theusz Hamtaahk » et sa trépidation hypnotique qui faisait vibrer les salles depuis près de 10 ans.

Un bond dans le temps et voici Magma en action au Triton, sa salle mère adoptive, en 2005 et 2011 : les deux CD proposent des extraits d’une série de concerts ayant fait en leur temps l’objet d’une publication sous la forme de cinq DVD intitulés Mythes et légendes. Cette sélection vient compléter le panorama par un survol de la période 1970-1980 et permet d’écouter l’une des premières versions définitives de « Slag Tanz », qui sera enregistrée en studio en 2014.

Seul véritable inédit du coffret, un concert enregistré au mois de décembre 2009 à l’Alhambra et qui occupe les deux derniers CD. Magma interprète la suite « Ëmëhntëtt-Ré » et « Félicité Thösz » avant de conclure par un gospel (« Sëhntëhndëh ») pour l’interprétation duquel les musiciens sont rejoints par une poignée de fidèles devenus choristes le temps d’une dizaine de minutes, et ainsi récompensés de leur fidélité.

Köhnzert Zünd inclut un livret de 80 pages fourmillant de photographies inédites et de coupures de presse. Un condensé d’histoire dont l’introduction est un texte écrit par Christian Vander lui-même, qui explique sur une tonalité assez touchante la fièvre si particulière de la scène et du live : « Il est trop tard pour réfléchir. Le corps, les mains, l’instinct parlent avant, c’est le fruit de la réflexion. Cette spontanéité réfléchie, ces sonorités brutes, cette énergie sauvage qui se dégagent des concerts font du live un merveilleux moment ».

On peut penser que les aficionados de Magma, ceux qui suivent le groupe avec une assiduité peu commune d’une scène à l’autre, ces collectionneurs qui n’ont plus rien à apprendre, ne trouveront pas matière à s’extasier avec Köhnzert Zünd. La plupart d’entre eux possèdent en effet déjà ces enregistrements (souvent en plusieurs exemplaires) parmi une foule d’autres. L’intérêt du coffret est ailleurs : il est une somme, une mise au point définitive qu’il faut appréhender à la fois comme un testament artistique et comme la meilleure des portes d’entrée de la planète Magma. Non que le groupe ait décidé d’en finir là, loin s’en faut (car il est très actif depuis 18 mois avec son Endless Tour d’un continent à l’autre) ; mais cette compilation au format XL est la mise en forme luxueuse d’une vie totalement dédiée à la musique, avant de prochaines pages annoncées sous d’autres couleurs. Cette nouvelle musique dont Christian Vander parle depuis longtemps déjà et dont on attend maintenant le dévoilement.

A suivre, donc. En attendant, l’immersion au cœur des douze disques de Köhnzert Zünd ressemble à s’y méprendre à une grande plongée.

par Denis Desassis // Publié le 17 janvier 2016
P.-S. :

Avec, par ordre alphabétique (toutes époques confondues) : Hervé Aknin (voc), Benoît Alziary (vib), Jean-Pol Asseline (kb), Aymeric Avice (tp), Dominique Bertram (elb), Klaus Blasquiz (voc, perc), Emmanuel Borghi (kb), Philippe Bussonnet (elb), Fred Burgazzi (tp), Jean-Luc Chevalier (g), Frédéric d’Oelsnitz (kb), Lisa Deluxe (voc), Rémi Dumoulin (sax), Gabriel Federow (g), Isabelle Feuillebois (voc), Jean-Pierre Fouquey (kb), Jean-Christophe Gamet (voc), Benoît Gaudiche (tp), Patrick Gauthier (kb), Guy Khalifa (voc), Claire Laborde (voc), François Laizeau (perc), Claude Lamamy (voc), Didier Lockwood (vln), Hugues Mayot (sax), Antoine Paganotti (voc, dms), Bernard Paganotti (elb), Himiko Paganotti (voc), Maria Popkiewicz (voc), Bruno Ruder (kb), Yannick Soccal (sax), Fabrice Theuillon (sax), Jannick Top (elb), Christian Vander (dms, p, voc), Julie Vander (voc), Stella Vander (voc, perc), Benoît Widemann (kb).