Portrait

McLaughlin, histoires de disques, disques d’histoire

Tout récemment, je me suis plongé dans la discographie très fournie d’un grand monsieur : John McLaughlin, dont la carte de visite parle d’elle-même…


Pourquoi donc m’attaché-je à classer méthodiquement ma discothèque alors que du seul point de vue de la connaissance, il serait plus profitable de la laisser en son état actuel et de consacrer le meilleur de mon temps disponible à l’exploration de nouvelles pistes musicales et à leur promotion par le biais de quelques articles écrits pour le compte d’un blog ou d’un magazine comme Citizen Jazz par exemple ?

Il doit se cacher derrière cette frénésie d’ordre quelque chose qui s’apparente à un obscur besoin de sécurité, à une volonté de maintenir correctement tendu, bien solide, le fil d’une vie tout entière de peur qu’il ne se rompe : pouvoir avancer en toute sérénité vers les décennies qui se profilent en se disant que ce passé qui fuit, finalement, est tout proche, mieux, qu’il est là, qu’on le touche du bout des doigts, qu’il suffit de replonger dans la discographie de tel ou tel musicien qu’on a tellement écouté autrefois pour se sentir aussi vivant qu’on ne l’était au moment où seul l’avenir comptait, où le passé n’existait pas.

Je viens de remettre de l’ordre dans mes disques de King Crimson, Yes, Neil Young, Hot Tuna, John Fogerty, … et des dizaines d’autres, chaque disque est repéré par sa pochette, son année de publication, le genre auquel il appartient (selon mes propres critères). J’ai également pratiqué l’immersion dans les univers de quelques musiciens de jazz : Coltrane bien sûr, j’en ai déjà parlé ailleurs, ou Miles Davis, pour commencer par ceux dont la discographie est… monumentale. Mes chouchous hexagonaux (Henri Texier, Louis Sclavis, Michel Portal par exemple) sont quant à eux rangés là où ils doivent l’être depuis belle lurette… En bonne place, prêts à être dégainés à la première occasion.

Œuvres intégrales ? Parce qu’il m’est difficile de concevoir le travail d’un artiste – quel qu’il soit – sans en comprendre le parcours, sans percevoir son évolution au fil des ans. Que pourrait comprendre de John Coltrane celui qui entrebâillerait la lourde porte de sa discographie en entrant directement dans « Om » ou « Ascension » ? Il risquerait de chercher aussitôt la sortie alors que, tout près de lui, dans le couloir voisin, se trouvent les clefs d’autres salles beaucoup plus hospitalières : « Naima », « Wise One » ou « Giant Steps ».

Musique, encore et toujours… La vie sans musique serait une erreur, aurait dit Nietzsche. Je ne peux prétendre le contraire, de même qu’il me faut bien constater que le temps use sans le moindre égard tous les musiciens dont la vibration n’est pas assez puissante pour résister aux assauts des années et qui tombent dans l’oubli. Il ne m’est pas désagréable de m’apercevoir qu’assez rares sont les disques en ma possession dont je me dis aujourd’hui qu’ils ont totalement été effacés par ma mémoire. Il y en a, c’est vrai, mais il ne sont que quelques uns seulement, parce que très probablement, les choix qui ont guidé leur achat ont la plupart du temps été instruits par l’idée selon laquelle la musique sans vie serait une autre erreur, majeure celle-là !

Et voilà que ce travail de fourmi ravive de vieux souvenirs, agréables bien souvent. Tout récemment, je me suis plongé dans la discographie très fournie d’un grand monsieur : John McLaughlin, dont la carte de visite parle d’elle-même. Connu d’abord pour sa participation à l’aventure de Miles Davis (en particulier sur les albums majeurs que sont In a Silent Way et Bitches Brew) à la fin des années 60 mais aussi à celle du Lifetime du batteur Tony Williams, ce guitariste virtuose a mis sur pied une formation aujourd’hui presque mythique, le Mahavishnu Orchestra, dont l’irradiation maximale (et la nôtre surtout) s’est produite entre les années 1971 et 1975. Sa grande période créative suivante fut celle de l’ouverture vers la musique indienne, et la création de Shakti au cours de la seconde moitié des années 70 en est un témoignage vibrant et unique, revivifié plus tard sous le nom de Remember Shakti. Il faudrait aussi parler de ce « guitar trio » parfois houleux mais extrêmement lumineux avec Al Di Meola et Paco de Lucia, sans oublier l’hommage que John McLaughlin rendit à Coltrane en 1973 en compagnie de Carlos Santana (Love Devotion Surrender), puis beaucoup plus tard en 1995 avec After the Rain, ni la belle collection d’albums en compagnie des plus grands (Trilok Gurtu, Elvin Jones, Dennis Chambers, Joey De Francesco…). Âgé aujourd’hui de 66 ans, McLaughlin est toujours sur la brèche : en témoigne 4th Dimension, sa formation actuelle où officie Hadrien Féraud, un jeune bassiste français de 23 ans, et Floating Point, le tout récent disque du groupe.

Homme d’une élégance toute britannique – on voit ici que malgré certains écrits estivaux, je continue de penser qu’il reste parmi nos voisins d’Outre-Manche des hommes et des femmes qui méritent mon admiration – John McLaughlin m’a en outre fait un jour un très beau cadeau. Remontons un peu le cours du temps et arrêtons le calendrier des souvenirs au lundi 6 juillet 1992… Nous sommes dans les Vosges, plus précisément en la jolie petite ville de Vittel qui organise chaque été un festival de guitare (aujourd’hui disparu, faute d’argent, de public et de soutien des collectivités locales) où se côtoient quelques têtes d’affiches internationales et d’autres, moins en tête et plus locales. On y a vu Carlos Santana, Larry Corryel, Mike Stern… et beaucoup d’autres au rang desquels John McLaughlin et son trio de l’époque (Trilok Gurtu aux percussions, Dominique Di Piazza à la basse). En cette fin d’après-midi, nous arpentons les deux ou trois rues qui forment le centre de la ville et en approchant du Palais des Congrès, lieu du Festival, j’aperçois une silhouette familière : Mr John McLaughlin himself, tout juste sorti de l’exercice obligé de la balance.

Ni une ni deux, je prends mon courage à deux mains et entreprends de l’aborder pour lui dire, en toute simplicité, combien sa musique a été importante pour moi. Je lui parle évidemment de ce Mahavishnu Orchestra en compagnie duquel j’ai passé beaucoup d’heures. Ah, ce beau groupe sur lequel John McLaughlin régnait, tout habillé de blanc et qui jouait un drôle de rock mâtiné de jazz, urgent, virtuose, cérébral, voire mystique. Tiens, j’ai un souvenir précis : le samedi 6 octobre 1973 [1], la télévision [2] diffusait comme chaque semaine pendant l’après-midi un concert de rock dans le cadre d’une émission dont j’ai oublié le nom (« Pop 2 », peut-être ?). Ce jour-là, j’ai fait connaissance avec le Mahavishnu Orchestra : autour de McLaughlin officiaient des musiciens dont je ne tardai pas à apprendre qu’ils étaient de grands messieurs et qui avaient pour nom Jan Hammer, Billy Cobham, Rick Laird et Jerry Goodman : jazz électrique, musique complexe, d’une intensité stupéfiante. Je découvrais un nouvel univers, moi qui venait de gravir la paisible montagne du Grateful Dead et qui m’initiais depuis quelques mois à ce mouvement qu’on appelle le rock progressif (Yes, King Crimson, Caravan). Une heure de concert à tomber de joie, suivie d’une virée en ville, à grands pas, pour dénicher l’album chez mon disquaire favori. Patatras ! Rien dans les bacs ! Birds of Fire ? Connais pas mon bon monsieur… Impatience et rage, il me le fallait… ce qui fut fait quelques jours plus tard (le 19, restons précis), à mon grand soulagement… Il est vrai qu’à cette époque, dans une petite ville de la Meuse, si jolie soit-elle, il fallait beaucoup plus qu’un clic pour se procurer certains trésors… On attendait, parce qu’on ne pouvait pas faire autrement, on questionnait son commerçant, on lui montrait un article paru dans Best ou Rock&Folk, parfois notre vendeuse favorite notait la référence sur son cahier et nous promettait d’en parler au représentant lors de sa prochaine visite. Aujourd’hui… clic, clic et clic… et deux jours plus tard, l’objet est glissé dans votre boîte aux lettres. Tant qu’il y aura des objets…

Nostalgique, moi ? Tu parles… Bon, j’en étais où… Ah oui, ma rencontre avec John McLaughlin, ces petites choses que j’avais envie de lui dire, ma seule façon de le remercier, de lui expliquer combien sa musique avait pu m’aider et continuait d’être présente dans mon quotidien. « Je voulais vous dire que Mahavishnu, c’est un groupe que j’ai écouté pendant tout le reste de mon adolescence, j’ai même révisé mon baccalauréat en écoutant Visions of the Emerald Beyond en 1975. Je voulais vous dire merci, tout simplement, pour tout ce que vous avez fait ». Tout sourire, d’une simplicité désarmante et dans un français impeccable, John McLaughlin eut alors cette réplique que je n’ai pas oubliée : « Mais vous avez toujours l’air d’un adolescent ! ». Venant de lui, svelte et soigné, j’ai cru deviner qu’il s’agissait d’une gentillesse, j’avais 34 ans à l’époque, alors j’ai savouré mon plaisir et quelques heures plus tard, pendant le concert de son trio, je n’ai pu éviter de repenser à ces quelques mots. Une légende vivante m’avait adressé la parole sans être entouré de dix gardes du corps, il n’avait même pas paru incommodé par mon intrusion…

Dès le lendemain, gagné par la même urgence qu’en ce soir du 6 octobre 1973 où je m’étais mis en quête de Birds of Fire, je filai chez mon disquaire me procurer Qué Alegria, que le trio venait d’enregistrer. Sans imaginer forcément que de longues années plus tard, je l’aurais toujours en mains, méthodiquement dupliqué sur disque numérique en deux exemplaires, avec le même plaisir, et que je penserais à ces instants comme s’ils s’étaient déroulés quelques jours plus tôt.

Il est peut-être là aussi, l’intérêt de cette entreprise d’archivage : revivre les histoires, petites ou grandes, attachées à chaque disque, chaque concert, chaque rencontre. J’en aurai d’autres à raconter ici : mes petites histoires avec Henri Texier, Christian Vander, il faudra aussi que j’évoque les échanges que mon blog suscite avec d’autres musiciens, plus récemment. Lorsqu’ils me disent être touchés par telle ou telle phrase qu’ils ont pu y lire, quand eux aussi me remercient, j’y vois d’abord un retournement des choses qui m’étonne, moi qui ne suis qu’un récepteur de faible portée comparé à leur puissance d’émission, avant de puiser dans ces remerciements la force d’apprendre et partager, encore et encore.

L’histoire continue.

par Denis Desassis // Publié le 11 octobre 2008
P.-S. :


Ce texte a initialement paru sur le blog de l’auteur

[1Allez savoir pourquoi j’ai retenu cette date, peut-être parce que le même jour, un héros du sport français, le jeune automobiliste François Cevert, venait de se tuer pendant les essais d’un grand prix de Formule 1 de Watkins Glen à l’âge de 29 ans.

[2Télévision qui comptait trois chaînes exclusivement de service public à cette époque, ne l’oublions pas en notre ère de prolifération hertzienne.