Entretien

Mike Ladd, communard à la Winchester

Entretien avec le rappeur Mike Ladd sur ses rapports avec le jazz

Mike Ladd, Jazz Sous les Pommiers 2019 (Gérard Boisnel)

Ce rappeur, nanti d’un parcours poétique et musical décoiffant, du punk-rock au hip-hop, s’impose depuis près d’une vingtaine d’années comme un compagnon de route idéal pour des projets jazz qui chercheraient un porte-parole revendicatif au flow percutant et aux propos pertinents. Entretien déconfiné réalisé le 12 mai 2020 par Skype.

- Comment avez-vous vécu le confinement ?

Pendant le confinement, je me suis levé assez tôt, j’ai fait des pompes, j’ai fait un régime… j’ai écrit une vingtaine de textes et environ quatre beats par jour… j’ai vraiment été actif. Je dois avouer que je ne suis pas les journaux musicaux, ça m’angoisse !

Le hip-hop, fils direct du jazz

- Qu’est-ce qui vous touche dans le jazz ? Vos premiers pas dans ce domaine ont eu lieu avec Vijay Iyer...

Avant que je ne rencontre Vijay, le jazz et le hip-hop avaient déjà fusionné. Le hip-hop c’est le fils direct du jazz.
Au début des années quatre-vingt-dix, on faisait beaucoup d’open mikes et parfois il y avait un backing band ; il pouvait y avoir derrière nous une légende comme David Murray. On parlait déjà avec le jazz. A la même époque, j’écoutais beaucoup de punk-rock mais, dès la fin de mon adolescence j’écoutais Alice Coltrane, John Coltrane… les disques qui traînaient chez ma mère. Même, depuis l’âge de cinq ans, j’étais captivé par la pochette de « Bitches Brew » de Miles Davis : on ne peut pas l’ignorer à cet âge-là.

Quant à ma rencontre avec Vijay, elle intervient au moment où lui-même jouait du clavier dans un groupe « spoken word », Midnight Voices, de San Francisco : on a fait leur première partie avec mon groupe en 1996. J’avais donc déjà un pied dans le jazz et Vijay avait un pied dans le hip-hop, comme beaucoup de monde. On a fait trois disques ensemble.
Le premier, « In One Language », qui concerne les gens de couleur dans les aéroports, sort juste après les attentats du 11 septembre 2001 : les halls d’aéroports étaient devenus des sortes de zones libres dans un monde en guerre.
Pour le second, « Still Life with Commentator », paru en 2006, on s’est positionnés comme des journalistes qui débattent de la guerre.
Quant au troisième, « Holding It Down », sortie en 2013, il s’agit d’un travail à partir de témoignages de vétérans. J’ai fait deux ans de recherches et de créations de textes pour les deux premiers projets. Pour le troisième, j’ai dû faire une trentaine d’interviews et je me suis retrouvé à collaborer intensément avec une pilote de drone et une tireuse de mortier, elles-mêmes poètes. Ce que j’aime bien dans ces projets, c’est qu’ils m’ont donné beaucoup d’espace pour poser des questions. Et Vijay a été très patient avec moi. J’ai pu explorer tous les détails, toutes les complexités.
Venant du hip-hop, j’étais en quelque sorte « autocratique » : je lançais des opinions et je ne posais pas de questions. Vijay, lui, me donnait une nappe et je pouvais inscrire des mots dessus, de façon assez libre, alors que le hip-hop, quelque part, c’est très carré, avec des pieds qui tombent précisément, un peu comme du Rimbaud… on n’a pas beaucoup de place : c’est une discipline. J’avais plus de liberté intellectuellement. En plus pour les trois disques, j’étais payé pour faire des recherches préalables.

- Pour « La Chose Commune », consacré à la Commune de Paris, le travail de recherche a-t-il été aussi intense ?

Pour moi, ce projet c’était un cadeau. Aux Etats-Unis, on ne connaît absolument pas cette histoire. Je me souviens d’un podcast pour une radio américaine où le journaliste disait que la Commune avait duré dix jours. C’était n’importe quoi ! Vraiment, cela fut pour moi une grande opportunité de découvrir cette période d’importance mondiale.

Mike Ladd en soldat communard (Michel Laborde)

- Quid de l’aspect musical : Emmanuel Bex ou David Lescot vous donnaient-ils des indications sur le flow souhaité, par exemple ?

Pas vraiment mais ce fut quand même un moment fort d’éducation musicale pour moi. J’avais précédemment beaucoup travaillé avec des musiciens de free jazz et là, la musique était déjà très écrite. Du jazz de conservatoire en quelque sorte. C’était vraiment un autre monde.
Emmanuel Bex est très généreux. Avec David Lescot, ils m’ont laissé dire ce que j’avais à dire en me proposant un format dans lequel j’étais finalement assez libre. En plus, David Lescot ayant écrit une sorte de wikipedia sur le sujet, il savait parfaitement me guider. Je devais vraiment incarner un acteur des évènements de la Commune. Chaque plage qui m’était réservée était cependant improvisée. J’ai donc beaucoup lu au préalable avant de poser un free-style. C’est seulement après que j’ai écrit les textes que j’avais déclamés.

- La méthode de travail fut-elle identique pour « Be to Bill » consacré à Bill Evans ?

Un peu, si ce n’est que le temps de préparation n’a été que d’une semaine entre le moment où Emmanuel Bex m’a appelé et le moment de l’entrée en studio. J’ai bien évidemment lu l’histoire de Bill Evans avant, et je l’ai beaucoup écouté au préalable. Par contre, là encore, mes textes étaient improvisés. Il faudrait qu’un jour je trouve le temps de les mettre sur mon site internet !

Les préliminaires commencent lorsque les musiciens ont déjà commencé à jouer

- Lorsque vous travaillez avec des musiciens de jazz, avez-vous en tant que rappeur votre mot à dire sur la musique dans son ensemble ?

C’est compliqué. Ça dépend des personnalités présentes. Je préfère entrer et commencer à jouer. Je n’aime pas trop parler de la musique avant de la jouer. Pour moi, les préliminaires commencent lorsque les musiciens ont déjà commencé à jouer. Je suis par exemple très fier du projet « Thiefs », qui est difficile à maintenir du fait des diverses personnalités présentes… entre Gaël Faye, qui est un auteur et rappeur brillant qui vit à Paris et mon ami Guillermo E. Brown, batteur qui est passé au rap, qui vit en Californie, Christophe Panzani a bien des difficultés à relancer cela.

- Dans le travail spécifique de votre flow, vous inspirez-vous du phrasé des musiciens de jazz ?

J’essaie ! Les premiers qui ont posé un flow comme un saxophoniste de jazz, dans les années quatre-vingt-dix, c’est le collectif Freestyle Fellowship. Pour moi, c’est la base. Sinon, parmi les musiciens qui m’inspirent dans ma manière de concevoir mon rythme, mon langage, je citerais Sonny Sharrock, Pharoah Sanders, Antony Braxton et, probablement, Thelonious Monk. Je ne sais pas comment j’arrive à ça mais… j’aime bien l’idée !

- Avez-vous encore des projets à venir avec des musiciens de jazz ?

Je travaille sur un disque avec Christophe Rocher, qui devrait s’appeler « Nos Futurs » et je vais sortir un album avec Mathieu Sourisseau à la guitare, pour un duo qui s’appelle « Reverse Winchester ». On travaille aussi avec Arat Kilo à relancer notre travail. J’espère pouvoir y intégrer des éléments de ce que l’on fait dans le cadre de Exillians, avec T.I.E., du Sénégal, et Juice Aleem, un MC jamaïcain.
On a de la chance de pouvoir encore y réfléchir alors qu’en ce moment, aux Etats-Unis, c’est extrêmement difficile, notamment pour les musiciens, qui sont juste dans la survie. Non seulement on a perdu des légendes comme Lee Konitz ou Wallace Roney mais, en plus, beaucoup de mes connaissances se retrouvent privées de tout.