Tribune

Miles Davis, My Old Flame !

Michel Laplace évoque ses souvenirs de Miles Davis sur scène et sa discographie.


Miles Davis. Photo Demonchy

Michel Laplace, trompettiste, auteur du Monde de la trompette et des cuivres (DVD-Rom), rédacteur de Jazz Hot, évoque ici ses souvenirs de Miles. Il nous parle aussi de sa technique de trompettiste avant d’évoquer sa place au panthéon des musiciens et spécialement des trompettistes.

Avez-vous eu l’occasion de voir Miles sur scène ?
Oui, bien des fois. La première fut à Antibes en 1969 lorsqu’avec Wayne Shorter (que je n’ai jamais apprécié), Chick Corea, Dave Holland et Jack DeJohnette, Miles Davis s’orientait vers une approche plus libertaire tout en restant fidèle à son répertoire, comme “Milestones” (https://www.youtube.com/watch?v=sayOJKN6yuo). J’avais amené mon père au concert. Il fut dérouté. Moi pas, on voyait venir l’évolution depuis 1967. Miles a traversé diverses étapes, et je lui suis resté fidèle. Ainsi alors qu’il était devenu pop star, je l’ai entendu en direct au Printemps de Bourges et à la Grande Parade de Nice en 1985 et 1986 ; j’ai posté des inédits sur Youtube

Contrairement aux stars d’aujourd’hui qui lui doivent beaucoup, Miles n’interdisait ni de prendre des photos, ni d’enregistrer ! Miles était un parfait showman.

Comment avez-vous rencontré la musique de Miles ?
Dans la première moitié des années 1960, j’ai découvert Miles par un disque chez un ami à Amiens, c’était My Old Flame (1951) avec Sonny Rollins (titre que j’écoute toujours en voiture dans une sélection de mp3). L’attirance fut confirmée lorsque j’ai vu le film Ascenseur pour l’échafaud à la MJC d’Amiens où je vivais à l’époque.

Le professeur de Miles trouvait qu’il était son plus mauvais élève.

En tant que trompettiste, spécialiste des cuivres et critique, que pensez-vous de la technique de Miles ?
Pour moi, en tant que trompettiste, ce n’est pas la technique qui fait l’importance de Miles. Il a d’ailleurs vite compris lui-même qu’il ne pouvait pas rivaliser avec Dizzy Gillespie dans le bop naissant.
A la fin du siècle dernier une enquête (valide statistiquement) auprès des instrumentistes cuivres (tous styles et générations) eut pour but de désigner le meilleur cuivre du XXe siècle (technique et musicalité) : ce sont Maurice André et Louis Armstrong qui sont arrivés en tête, Miles était loin derrière. Le professeur de Miles à St Louis, Joe Gustat, trouvait qu’il était son plus mauvais élève. Miles le dit dans une autobiographie. Il n’a pas beaucoup travaillé à la Juilliard auprès de William Vacchiano (contrairement à Wynton Marsalis).
Pour le son, Miles utilisait une embouchure Heim (puis des dérivés), qui lui donnait le timbre “sombre” qu’il cherchait. D’un autre côté ce type d’embouchure ne lui permettait pas d’améliorer son registre aigu (et il avait tendance à écraser l’embouchure sur les lèvres pour les aigus…il suffit de regarder l’état de ses lèvres sur les photos).
Miles n’a pas le niveau technique des autres boppers de la première génération comme Dizzy, Howard McGhee, Fats Navarro, Benny Bailey, etc… Quand Clifford Brown s’est fait connaître, Miles eut à nouveau un sacré rival. On remarquera que c’est après le décès de Brownie que la carrière de Miles prend son envol. C’est du côté de la musique et pas strictement de la technique qu’il faut écouter Miles. De grands trompettistes classiques comme Roger Delmotte et Pierre Thibaud l’appréciaient !

Miles fait-il partie du panthéon des trompettistes ?
J’ai presque répondu dans la question précédente. Mais c’est la sonorité de Miles Davis (sourdine harmon sans tube ou ouvert) qui l’impose comme un incontournable, plus même que le contenu (phrasé bop puis modal, etc). Le premier contact qu’ont les gens avec un musicien c’est sa sonorité ; si elle n’a aucun charme l’attention se dissipera de suite.
Autre atout, il n’a pas besoin de faire des millions de notes comme c’est aujourd’hui le travers commun qui ne dit rien et ne prouve rien. Il fait bien partie du panthéon des trompettistes tous genres confondus, dont le mien qu’il partage toutefois sans classement avec une multitude d’autres. On juge aussi l’importance d’un artiste sur son nombre de disciples ou copieurs, et là Miles comme Armstrong, Maurice André, Clifford Brown, n’en manque pas.
En 1981, mon chef d’orchestre du moment, Marc Robert me donnait à jouer une imitation de Miles sur « All Blues » (sourdine harmon dans le micro etc.). Dès que je joue plus bop que mainstream la touche de Miles et de son disciple Chet Baker s’entend.


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Miles Davis à Nice, en 1985. Photo Demonchy

Quel est l’album de Miles que vous préférez, et pourquoi ?
Je n’ai pas un album préféré. Il y a en vinyle en dehors de Kind of Blue, Blue Moods de 1955 pour “Easy Living”, et Miles Davis in Concert. My Funny Valentine (1964) chez CBS pour cette version de “My Funny Valentine”. J’aime, comme mon défunt père, Sketches of Spain pour le Concierto de Aranjuez qui a donné à plein de trompettistes (pas spécialement jazz) l’envie de le jouer. J’apprécie aussi la version en public au Carnegie Hall (1961). J’écoute souvent la compilation Bluing : Miles Davis Plays The Blues.
Si on écoute dans ces années 50, le “Easy Living” par Miles et la version magistrale de Clifford Brown, il y a du drame dans ce qu’exprime Miles. Même différence qu’entre Billie Holiday et Ella Fitzgerald, Ella ne peut exprimer la détresse comme Billie.

Quelque part Miles fut le Billie Holiday de la trompette.