Portrait

Milford Graves, le cœur n’y est plus

Portrait du batteur, percussionniste et pédagogue Milford Graves (1941-2021)


Milford Graves (c) Christian Taillemite

Percussion, c’est le mot qui vient le premier à l’esprit lorsqu’on songe à Milford Graves. Batteur, percussionniste, enseignant depuis plus de 40 ans tout en ne cessant de se produire partout dans le monde, il est de ces musiciens qui ont dessiné les contours de ce qu’on a appelé le free jazz. Avec Andrew Cyrille, Famoudou Don Moye et Kenny Clarke, mais aussi avec Rashied Ali, il est de ceux qui ont pensé la polyrythmie et la batterie comme éléments d’émancipation. Il nous a quittés le 12 février 2021.

Milford Graves © Jacques Bisceglia/Vues sur Scènes

Le rythme et le corps, voilà ce qui définissait le mieux Milford Graves.

Le rythme, il l’avait démontré dans la plupart de ses interventions, avec Albert Ayler dans son quintet européen de 1966, mais surtout avec le remarquable Bäbi enregistré en 1969 avec les multianchistes Arthur Doyle et Hugh Glover, avant d’aller à la rencontre du radicalisme du free jazz nippon, enregistrant notamment avec Toshinhori Kondo (Meditations Among Us). Le corps était peut être moins connu, mais pour lui le geste était le même : praticien acupuncteur, il avait par ailleurs créé un art martial s’inspirant des traditions africaines mais aussi des danses urbaines étasuniennes, le Yara, dont il se servait également comme une réflexion générale sur la pulsation. De tout cela, il ressort un sens aigu de l’écoute et de l’attaque bien placée, et qui fait mouche. En 1974, alors qu’il était déjà professeur émérite de musique au Bennington College, il enregistre avec Andrew Cyrille un magnifique Dialogue of The Drums qui retrouve, voire transcende les traditions africaines et les sensations premières de son instrument, un set de batterie souvent réduit à son plus simple appareil, ou méticuleusement préparé avec divers objets et joué avec divers outils de frappe - il fut un précurseur dans ce domaine.

Milford Graves jouera avec Albert Ayler aux funérailles de John Coltrane

Influencé par le jeu d’Elvin Jones, Graves jouera avec Ayler aux funérailles de Coltrane. C’est pourtant à l’obscur et sous-estimé Giuseppi Logan, décédé l’an passé, que Graves doit son entrée dans la galaxie Free Jazz. C’est lui qui le présente au tromboniste Roswell Rudd et au saxophoniste John Tchicai, avec qui il participe à la fameuse Révolution d’Octobre du Jazz avant de fonder le New York Art Quartet avec les trois premiers et le contrebassiste Lewis Worrell. Leur premier album reste l’un des symboles du jazz d’avant-garde des années 60. Plus tard, Worrell fut remplacé par Reggie Workman, qui sera de la reprise du groupe en 2000 dans l’album 35th Reunion : une musique droite dans ses bottes où les cymbales de Milford Graves restent extrêmement attentives à la dynamique générale. Ce n’est pas pour rien qu’on le retrouvera, avec le danseur japonais Tanaka Min dans un dialogue attentif aux éléments, presque animiste, dans les années 90.

Milford Graves (c) Christian Taillemite

Il participera en outre à diverses aventures qui dépassent le cadre du free jazz, notamment aux côtés de Myriam Makeba (Makeba Sings, en 1965), après avoir commencé sa carrière dans le Latin Jazz, notamment aux côtés de Cal Tjader. On le verra même dans les années 2000 aux côtés de Lou Reed ou Bill Laswell (Space/Time Redemption), une époque où il enregistre pour Tzadik un remarqué Beyond Quantum avec Anthony Braxton et William Parker. Ils s’intéressera à également à la musique du cœur, ou plutôt à sa pulsation, qu’il considérait comme une valeur universelle qui traverse les frontières physiques et culturelles, notamment dans un travail avec des universitaires et le système informatique LabView.
Malade du cœur depuis des années, ce sont ces pulsations qui l’ont condamné.