Scènes

Montreux 2004 - Jazz Summit

Les grands au Festival de Jazz de Montreux 2004


Soirée exceptionnelle au Festival de Jazz de Montreux le 14 juillet 2004. Etaient présents : Yasuto Ohara, John Scofield, Steve Swallow, Bill Stewart, Herbie Hancock, Wayne Shorter, Dave Holland et Brian Blade.

Le festival de Montreux fait partie des grands événements jazzistiques de l’été. Les amateurs de jazz ont boudé la ville suisse pendant de nombreuses années car la programmation ne justifiait en rien la présence du mot « Jazz » dans l’intitulé du festival. 60% de concerts pop, rock, rap et autres contre 40%, voire 30% certaines années, de concerts de jazz ! Heureusement pour nous, cette tendance semble depuis peu s’inverser. En effet, cette année, le directeur du festival se vantait d’avoir atteint l’équité : 50-50. Du coup, les musiciens qui ont fait le déplacement ne sont pas nés de la dernière pluie : John Scofield, Steve Swallow, Bill Stewart, Herbie Hancock, Wayne Shorter, Dave Holland et Brian Blade, bien sûr mais aussi Chick Corea, Nils Langren, Joshua Redman, Kurt Rosenwinkle, Brad Meldhau…
Trois concerts par soir dans trois salles différentes, plus tous les spectacles gratuits en plein air toutes la journée, plus les après-concerts en club ou dans les cafés… Bref un vrai festival. Les organisateurs ont même inventé une devise pour l’occasion (utilisable dans les stands du festival) : Le « jazz » ! On est pratiquement pris à la gorge. Mais bon… Au pays des festivals, la musique est reine et le reste ne compte pas !


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© Charles de Saint-André.

La soirée commence avec le pianiste japonais Yasuto Ohara et son Super Jazz Trio : Akira Igawa à la batterie et Shigeo Aramaki à la contrebasse. Fortement inspiré de John Coltrane, Yasuto Ohara possède un jeu très dynamique. Igawa et Aramaki font partie de l’élite des jazzmen japonais. Le trio propose en grande partie des standards et quelques compositions personnelles du pianiste. Ohara aime surprendre. Loin d’être un admirateur du jeu linéaire, il apprécie la syncope et tend à jouer avec les rythmes. Durant une heure et quart, Ohara joue un jazz très classique mais faisant preuve d’une grande intelligence d’interprétation. Le « rappel » est un « Amazing Grace » magnifiquement joué.
Avec la précision d’une montre suisse, le groupe suivant monte sur scène vingt minutes plus tard. Malheureusement, toutes les montres ne semblent pas marquer la même heure : bien des spectateurs regagnent leur place bien après le début du concert de John Scofield, Steve Swallow et Bill Stewart. Un grand manque de respect vis-à-vis des musiciens. Heureusement, la qualité des concerts n’en a pas souffert.

Suite au succès de son dernier disque en trio, « En Route », John Scofield n’a pas manqué son rendez-vous de Montreux. Son jazz fortement teinté de rock fait toujours merveille. Même après plus de trente disques, Scofield surprend. Avec Swallow et Stewart, il a trouvé des coéquipiers de choix. Le premier possède un groove incroyable. Constamment sur la brèche, il ouvre des boulevards à Scofield qui ne se retient pas pour faire exploser son jeu. Derrière, le second distille un jeu puissant et très précis. Assurément, un des meilleurs batteurs du moment avec Brian Blade ! Scofield, lui n’a cessé de montrer un jeu d’une grande créativité. Entre compositions de son dernier disque et morceaux plus anciens, qui sont d’ores et déjà des « classiques », Scolfield prouve à quel point jazz et rock font la paire.


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© Nicolas Perrier.

Le clou de la soirée n’est autre que la réunion de très grands messieurs du jazz. Quand Hancock, Shorter, Holland et Blade entrent sur scène, on peut s’attendre à tout ! Apparemment plus de la moitié du public ne s’attendait pas à ça… Beaucoup pensaient sûrement que ce groupe de légende serait venu jouer du « Blue Note » bien lisse…
Et bien non ! C’est plutôt dans les franges du jazz, proche du free, qu’ils se sont plongés.
Plus les années passent et plus les notes sont rares chez Shorter. Mais cela ne l’empêche pas de dire ce qu’il a à dire. Bien au contraire, le saxophoniste communique énormément d’émotion dans ses chorus. Herbie Hancock, en vrai chef cuisinier, mijote de bonne petites recettes. Même en pleine furie free, il sait placer çà et là quelques notes bleues qui changent complètement la configuration du morceau. Ces deux anciens compagnons de Miles Davis (Dave Holland aussi, mais plus tard), ont joué ce soir-là une musique qu’ils n’avaient pas jouée depuis longtemps. Avec un Dave Holland véritable borne kilométrique et Brian Blade dans le rôle du bombardier, on ressent une grande osmose entre ces quatre musiciens. Les morceaux s’enchaînent sans que le titre en soit cité. Dave Holland fait un solo admirable, suivi par un Blade époustouflant. A la fin du concert, la moitiés de la salle qui n’était pas partie dès les premières notes de Shorter était pratiquement à genoux après une heure de musique mémorable.


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© Charles de Saint-André.

En rappel, une version de « Cantaloup Island » écorchée vive, comme pour dire à ceux qui ne sont pas restés que ce soir, la musique était placée sous le signe de la liberté, de la puissance et de la jeunesse. Il faudra suivre ce quartet de très près, en espérant que le disque né de cette union (si disque il y a…) sera enregistré en live : il est difficile de concevoir cette musique sous une autre forme. Ce quartet, pour exprimer toute sa richesse et sa fraîcheur, doit communiquer avec le public.