Entretien

Pascal Niggenkemper, de bric-à-basse

Rencontre avec un contrebassiste chercheur et mutli-culturel

Pascal Niggenkemper (c) Michel Laborde

Pascal Niggenkemper est de ces musiciens que l’on découvre en Europe une fois qu’ils ont franchi l’Atlantique. Il y a pourtant chez le contrebassiste toute la culture de la musique improvisée européenne qu’il a su hybrider magnifiquement avec des musiciens comme Sean Ali ou Frantz Loriot, son colocataire à New-York. Avec Dave Rempis plus récemment, ou encore chez Peter Kowald, il continue de poursuivre un chemin balisé par le son, un son plein et entier, tellurique à l’archet et passionné par les objets et les mécanismes. Rencontre avec un musicien à part.

- Pascal, pouvez-vous vous présenter ?

Je suis un musicien qui cherche. Contrebassiste, improvisateur et compositeur.

J’ai vécu et étudié 5 ans à Cologne, puis j’ai passé 11 ans à New York. Des années stimulantes. Après cela j’avais besoin de vivre autre chose. J’ai grandi en Allemagne et j’ai toujours eu envie de venir vivre en France. C’était le moment de le faire et on est venu à Paris. Après 2 ans, nous avons décidé de nous installer dans l’Aveyron. Là je re-découvre : différents espaces, sons et rythmes... un moment stimulant intérieur de réflexion et de création. Un autre rapport à la nature...

Pascal Niggenkemper

- Vous êtes franco-allemand, vous passez pas mal de temps aux Etats-Unis. Quels sont vos influences majeures ?

Je trouve difficile de répondre a cette question. J’ai probablement oublié plein de choses, et je me construis un peu une histoire...

Lorsque j’étais enfant, grâce à mon père j’ai écouté de la musique sacrée (chant grégorien, orgue etc.).
Adolescent, c’est la musique d’Afrique de l’Ouest et la musique funk qui m’ont fasciné. Puis le jazz : le contrebassiste Ray Brown, Charlie Haden avec Ornette, Charles Mingus avec son quintet, Barre Phillips, William Parker... Mais pendant mes études à Cologne j’écoutais toutes sortes de musiques.

- Vous avez enregistré Sound Within Sound chez Peter Kowald, avec votre Vision7, vous travaillez avec des improvisateurs français... Quelle est la différence entre les deux pays de ce point de vue, s’il y en a une ?

Tous les morceaux du disque Sound Within Sound sont des enregistrements de concerts pendant la résidence à l’Ort de Peter Kowald à Wuppertal. En ce qui concerne Vision7, l’envie était de réunir des musiciens des deux côtés du Rhin. À travers cette musique je cherchais nos ressemblances.

Je suis un musicien qui cherche

- Comment s’est déroulée cette résidence chez Kowald ? Quel en a été le déclencheur ? Vous avez fait le choix de faire de cette résidence une série de rencontres. Comment se sont opérés les choix ?

Karl-Heinz et Jorgo, de la Kowald Association, m’ont demandé si cela m’intéressait de faire une résidence à Wuppertal, au Ort de Kowald. Cela m’a parlé tout de suite. Ce fut l’occasion d’initier des rencontres qui me tenaient à cœur depuis pas mal de temps comme les duos avec John Butcher et Toma Gouband. Steve Dalachinsky était en tournée en Europe et avait envie de jouer. Liz Kosack fait partie du 7e continent, ainsi que Philip Zoubek. On s’est donc donné rendez-vous à Wuppertal pour travailler sur de nouvelles idées. Le peintre Jorgo Schäfer, ami de Peter Kowald, venait dessiner à chaque concert. C’est lui d’ailleurs qui a fait la pochette du disque.

C’était particulièrement touchant de jouer avec Steve Dalachinsky, ami de Peter Kowald que je voyais souvent aux concerts à New-York. Malheureusement il est décédé l’année dernière. C’était une personne qui vivait pour cette musique. Un poète doté d’un incroyable instinct dans l’impro, et d’un groove...

- On vous sent très proche de musiciens comme Toma Gouband ou Frantz Loriot, qu’est-ce qui vous rapproche ?

Avec Frantz Loriot on a habité pas mal de temps dans le même appartement à Brooklyn. J’aime beaucoup jouer avec lui. Avec Toma ce fut une belle rencontre à Wuppertal. J’ai beaucoup aimé jouer avec lui, c’était très inspirant.

Pascal Niggenkemper

- Vous êtes un sideman très demandé, on vous a notamment entendu avec Dave Rempis ou Gebhard Ullmann. Vous vous nourrissez de ces rencontres ?

Oui exactement, ça me nourrit et ça me permet de sortir de mon travail solo, de mes groupes et de mes idées. Il y a aussi le groupe de Gerald Cleaver Black Host, Larry Ochs Fictive Five, Watussi de Ingrid Schmoliner etc

- Votre jeu est marqué par des basses très profondes, et très porté sur l’archet ; comment avez-vous développé votre son ?

J’ai toujours eu envie d’utiliser l’archet. Ça ouvre tellement de possibilités et ça enrichit le spectre sonore de l’instrument. C’est devenu une partie essentielle de mon jeu.

- Parlons son, justement. Une des caractéristiques de votre jeu, c’est précisémen tun rapport naturel, presque naturaliste, au son ; on pense notamment à votre Septième continent. La contrebasse est-elle un medium à part ?

La préparation de la contrebasse est devenue pendant toute une période le centre de mon travail. Cela a commencé en jouant en duo avec Sean Ali. L’envie d’élargir mon jeu et la palette sonore de ma contrebasse. De confronter d’autres musiciens à une autre approche des sons différents. Je voulais aussi sortir de mon rôle de contrebassiste. Cela m’a beaucoup aidé pour me libérer musicalement.

Le travail du 7ème continent a pour thème principal les déchets flottants. Cette idée m’est venue en travaillant mes préparations qui sont des objets de recyclage.

J’avais un blocage concernant l’écriture dans le jazz : les paramètres de jeu me paraissent trop étroits et les styles de jeu très définis. Je ne m’y retrouve plus. J’ai beaucoup navigué dans ces eaux mais ça ne représente pas vraiment.

- Quels sont les contrebassistes qui vous ont influencé ?

Sans doute Ray Brown, Barre Phillips, Sirone et plein d’autres... Ces dernières années j’écoute toute sortes de musique et d’instruments.

Après un concert, quelqu’un disait que c’est « sauvage ». J’aime bien cette idée, cet état de jeu et de sonorité

- Vous expérimentez beaucoup de techniques étendues à la contrebasse ; pouvez-vous nous parler de Beats the Odds  ?

Deux violoncelles et deux contrebasses, disposés en carré. Les cordes sont frappées par un levier qu’entraîne un moteur à vitesse réglable. Des battements et des sons soutenus ainsi que le langage personnel des quatre musiciens. Ce projet a été créé en 2017 dans le cadre d’une résidence d’artiste au GMEA à Albi. Un jeu statique, moins souple qu’en improvisant librement. Une autre approche du temps, un nouvel outil, différent de la réactivité que je connais de l’impro sans moteur. Comme nous sommes assis dans un carré et que nous utilisons des amplis, nous sortons du schéma conventionnel de scène : public - musiciens.

Ce projet reste pour moi un challenge. Parfois j’y arrive et d’autres fois ça ne marche pas. Un équilibre constant à trouver par rapport à l’amplification, les moteurs et le langage musical personnel. Aussi par rapport à l’architecture et l’attitude de jeu : réduction ou full blast ? Après un concert quelqu’un disait que c’est « sauvage ». J’aime bien cette idée, cet état de jeu et de sonorité.

Pascal Niggenkemper

- Quels sont vos projets ?

La Vallée de l’étrange - la contrebasse à l’épreuve des automates. J’ ai été quelque part interpellé par le changement qui se produit dans le monde du travail dû à l’automatisation. J’explore l’interaction entre l’homme et la machine en utilisant une contrebasse augmentée en dialogue avec ma contrebasse acoustique.

Vers-revers - Pièce pour 8 voix et contrebasse sur des poèmes de Jacques Privat et avec l’’atelier Voix en Rhizome, de l’Ensemble Vocal de Rodez 25 juillet 2020 au festival Estivada de Rodez, la création Levar Lenga, une création multi-générationnelle, regroupant différentes expressions artistiques. Des artistes de l’Aveyron : musiciens, danse, art visuel et installation sonores. Au cœur de cette création on y trouvera des textes d’auteurs occitans : Jaumes Privat et Jean-Marie Pieyre.