Chronique

Pascal Niggenkemper

Sound Within Sound

Wuppertal Diary

Label / Distribution : Camille Productions

En 2015, Pascal Niggenkemper nous avait étonnés avec son solo Look with Thin Ears paru chez Clean Feed, notamment par sa capacité à rendre sa contrebasse littéralement vivante, objet respirant et doué de sentiment, entre plainte et ronflement intérieur. Remarquable à l’archet, très inspiré dans ses textures comme dans la force poétique de ses improvisations, Niggenkemper n’a fait depuis que confirmer cet imaginaire, que ce soit avec son Vision7 ou dans ses collaborations avec Jean-Brice Godet ou Nate Wooley et Dave Rempis plus récemment. Avec Sound Within Sound, double album tout autant objet que support de musique enregistré, le jeune franco-allemand qui partage sa vie entre l’Europe et les Etats-Unis nous livre un témoignage rare et émouvant. Capté chez son confrère de basse Peter Kowald, à Wuppertal, entre Düsseldorf et Dortmund, le disque répond à une question simple : comment témoigner d’une résidence au long cours dans un lieu de création ? Niggenkemper choisit le journal intime. Et de ce fait, la rencontre et la galerie de portraits.

On pourrait évoquer le modèle des Zurich Concerts de Daniel Studer et Peter K. Frey ; après tout, le disque est une constellation d’improvisateurs qui viennent à la rencontre de l’artiste en résidence. Mais ici ce qui compte, c’est le temps long, qui se ressent, entre apprivoisement et improvisation durant le mois passé en ce lieu. C’est le sentiment général, que ce soit avec l’East-West Trio de Didier Petit, Xu Fengxia et Sylvain Kassap auquel se joint Gunda Gottschalk au violon, ou avec John Butcher au saxophone dans un style plus heurté à grand renfort de pizzicati. Mais c’est sans doute avec Toma Gouband que cela se ressent le mieux ; dans un longue improvisation où le silence paraît se sculpter à mesure que le percussionniste frappe ses pierres, règne une véritable sensation de simplicité et de fluidité, comme une pluie fine sous le vent. On est saisi par la capacité d’écoute mutuelle, et par ce discours qui ne s’essouffle jamais. Et se nourrit, même : lorsque Gouband revient à la batterie, la contrebasse s’enfle à l’archet, va chercher ces infrabasses qui conviennent tant à Niggenkemper et relance une conversation qui ne cesse d’être douce et apaisée.

Mais le moment le plus émouvant de Sound Within Sound, de ce Wuppertal Diary comme il est sous-titré, reste la double rencontre avec Steve Dalachinsky. Evidemment, son récent décès rend le contexte plus important encore, mais les morceaux sont eux-mêmes les sommets de cette résidence. Il y a une vraie complicité entre le poète et le contrebassiste. Son texte « In Presence of Chaos » débute dans des cordes frappées, bondissantes, qui appuient les syllabes répétées du poète. C’est comme une cascade, avec ses chutes immédiates et ses bassins de rétention. Le mot Chaos devient une sorte de mantra, une clé qui emmène l’auditeur ailleurs, dans la turpitude du bois et des cordes. Avec Dalachinsky, la contrebasse s’incarne différemment, redevient matière, toujours vibrante néanmoins avec le très beau « I Watched ». Un objet rare, qui consacre un créateur total et sa famille de musiciens, proche ou éloignée.

par Franpi Barriaux // Publié le 16 février 2020
P.-S. :

Pascal Niggenkemper (b), Gunda Gottschalk (vln), Ute Völker (acc), Didier Petit (cello), Sylvain Kassap (bcl), Xu Fengxia (Guzheng, Sanxian, voc), John Butcher (ts), Liz Kosack, Philip Zoubek (cla), Steve Dalachinsky (voc), Etienne Nillesen (perc), Toma Gouband (dms)

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