Scènes

Poirel se met à l’heure américaine pour NJP

Chroniques #NJP2016 - Chapitre 4
Samedi 8 octobre 2016, Salle Poirel. Christian McBride Trio, Roy Hargrove Quintet.


Roy Hargrove Quintet © Jacky Joannès

Un double concert estampillé Etats-Unis. Le programme annonçait Roy Hargrove suivi de Christian McBride, mais ce fut l’inverse. Un petit détail non sans conséquence sur le déroulement d’une soirée au cœur du jazz, pendant qu’un peu plus loin, du côté du Chapiteau de la Pépinière, on apprenait qu’une panne de courant avait plongé le public dans le noir, alors qu’il était venu chercher… le blues.

Ce n’est pas si anodin. Les trois musiciens qui entrent en scène sont d’une élégance raffinée dans leurs costumes au chic discret. C’est l’annonce vestimentaire d’une prestation nous rappelant que le jazz est aussi affaire de gentlemen. Christian McBride fait décoller sans attendre son trio d’une main de fer, un grand sourire aux lèvres. Le contrebassiste ne va pas bouder son plaisir d’être là et trouvera les mots pour le dire. Souvenirs vieux de plus de 20 ans, lorsqu’il était venu en 1993 à NJP, aux côtés de Pat Metheny, Joshua Redman et Billy Higgins. Histoire aussi de signifier au public qu’il est au cœur de cette musique depuis belle lurette maintenant et qu’il n’entend pas laisser passer l’occasion de faire entendre sa voix ici, dans cette Salle Poirel au charme un peu suranné.

Chez McBride, il faut comprendre le jazz au sens large, celui qui embrasse dans un même élan bop, funk et pourquoi pas des références plus pop, mais une musique toujours imprégnée d’un groove dont on se dit qu’elle est pour lui pulsation vitale. McBride visite des standards : « Tangerine », « Bubbles Bojangles And Beads » ou bien encore, à l’archet cette fois, « Good Morning Heartache » popularisé en son temps par Billie Holiday. Il célèbre Freddie Hubbard (« Povo ») ou JJ Johnson (« Interlude ») et termine par le retentissant « Carwash ».


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Christian McBride, Christian Sands, Jerome Jennings © Jacky Joannès

Un plaisir ne venant jamais seul, on suit avec une pointe d’émerveillement la complicité qui règne dans le trio. Le jeune Christian Sands (27 ans), dont le piano est souvent à peine audible en raison d’une sonorisation faiblarde, laisse entendre malgré tout une voix toute personnelle, gorgée de lyrisme et de mélodies chatoyantes. Et puis, à droite, de l’autre côté de la scène, c’est Jerome Jennings qui fait parler la poudre à la batterie. Son jeu, d’une grande diversité de timbres, pétri de trouvailles facétieuses, est un petit feu d’artifice. Christian McBride ne s’y trompe pas, qui interagit énormément avec lui. C’est alors un duo qui émerge, d’une force tranquille, au grand ravissement du public. Debout, ce dernier obtiendra un rappel doublement mérité : parce que la musique de Christian McBride le vaut bien, mais aussi parce qu’il n’en obtiendra pas de celui qui va bientôt faire son apparition.

Sur la platine : Out Here (Mack Avenue – 2014) ; Live At The Village Vanguard (2016 – Mis).


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Roy Hargrove © Jacky Joannès

Lunettes, noires, baskets blanches, costume gris, cravate fleurie, il est entré sur scène d’une démarche mal assurée, presque claudicante. À 47 ans, Roy Hargrove ne semble pas au mieux de sa forme physique et sera le plus souvent contraint de jouer assis sur un tabouret haut dont il s’extraira parfois, le temps d’un court solo, voire d’un standard de Nat King Cole (« My Personal Possession ») chanté à la façon d’un crooner fatigué. Le trompettiste ne parle pas au public, lance quelques œillades à ses musiciens et enchaîne les compositions sans le moindre intermède. Il semble un peu ailleurs… Après la prestation brillante de Christian McBride, on se sent un peu gêné à la vision d’un musicien dont on a connu toute la force de frappe, en particulier du temps de son RH Factor. Autres temps, autres mœurs. Car cette fois, c’est le retour à un jazz de facture plus classique, dont l’héritage est sans nul doute plutôt à chercher du côté des Jazz Messengers que du hip hop ou du funk.

Fort heureusement, le Texan peut compter sur une rythmique éprouvée (Ameen Saleem à la contrebasse et Quincy Phillips à la batterie) telle que les Américains savent si bien les engendrer : puissante, souple, sans folie particulière mais d’une solidité à toute épreuve. Avec ces deux-là, on sent qu’aucun accident n’est à redouter, tant l’énergie de cette paire circule avec une remarquable régularité. Et puis… il y a dans le quintet un certain Justin Robinson au saxophone alto. On peut le dire sans grand risque de se tromper : c’est lui qui va voler la vedette à son leader tant il impressionne par une personnalité libertaire. Véloce, volubile, tel un oiseau dont on viendrait d’ouvrir la cage, il tire le groupe hors du cadre un peu contraint par les circonstances en longues et fiévreuses interventions. Vers un free jazz qui s’offre comme un ballon d’oxygène. On en oublie jusqu’à la présence de Sullivan Fortner : sourire aux lèvres, décontracté presque à l’excès, le pianiste s’installe dans le rôle d’un accompagnateur discret dont les rares prises de paroles souffrent d’une sonorisation insuffisante, une fois encore.

À intervalles réguliers, Roy Hargrove quitte la scène, revient quelques instants plus tard, change sa trompette pour un bugle mais rien n’y fait, il n’est pas en musique… On souffre un peu pour lui et c’est avec un grand plaisir qu’on retrouve Christian McBride et ses musiciens pour une nouvelle apparition sur scène. Ils viennent joindre leurs forces à celles du quintet, le temps de quelques minutes et d’un sourire retrouvé. Merci à eux pour cette éclaircie bienvenue. Roy Hargrove n’a ni déçu ni enthousiasmé. Il est passé un peu comme un fantôme, à la fois proche et loin du public. Ailleurs, ou à côté, c’est comme on voudra. On espère le retrouver dans de meilleures conditions, car ce musicien-là a tourné suffisamment de belles pages de musique pour qu’on n’en reste pas sur cette impression pour le moins mitigée.

Sur la platine : Earfood (Emarcy – 2008)