Chronique

Polar Bear

Dim Lit

Sebastian Rochford (d, perc, programmations), Pete Wareham (ts, bs), Mark Lockheart (ts), Tom Herbert (b), Julia Biel (voc), Ben Davis (cello), John Greswell (viola), Adam Bishop (bcl), Greta Lange (voc), Robert Havder (p)

Label / Distribution : Rub Recordings

Le quartet anglais Polar Bear a récemment fait un passage remarqué en Belgique, ce qui a permis au public de découvrir une formation jeune et talentueuse, iconoclaste sans pour autant être difficile ou obscurantiste. La vision de son batteur-leader écossais au nom vaguement francais Sebastian Rochford se retrouve dans ces morceaux aux constructions précises et pleines de détails, de contrepoints et de sous-entendus. En studio, Rocheford évite l’habituelle succession de solos, préférant créer des ambiances que ses solistes viennent compléter.

Heavy Paws on the Purple Floor est un premier morceau sombre, rythmé par un groove binaire qui, paradoxalement, est lourd émotionnellement, mais joué avec une finesse, une légèreté qui proviennent clairement du jazz. Les saxophonistes en profitent pour dépeindre une nostalgie teintée de désespoir, autant dans le thème (notez le contraste entre la première partie à deux voix, mélodique et triste, et la deuxième partie, sans mélodie, qui exprime un nihilisme oppressant) que dans un court solo. En un morceau, Sebastian Rocheford marque sa différence et sa personnalité. Not Here, Not Near semble initialement continuer dans cette veine sombre, mais une phrase ascendante au-dessus d’une batterie au sautillement teinté de drum’n’bass révèle une joie à la retenue toute british.

Violoncelle et viole se marient de très belle manière au son d’ensemble dans Eve’s Apple, en échappant aux clichés et surtout à toute guimauve « with strings. » Le bleu foncé de la pochette n’est pas choisi par hasard : si, pour les deux morceaux précédents, il pouvait représenter un bleu dépressif et renfermé, ici c’est d’un bleu plus céleste et blues qu’il s’agit.

L’accélération progressive du tempo au cours des trois premiers morceaux est confirmée par le swing joyeux de Polar Bear Standing And Ready. Le baryton de Pete Wareham y est bien utilisé pour renforcer l’aspect soul-blues débridé et mingusien de ce morceau, filiation confirmée par les changements de tempo et les cris des musiciens.

Tout aussi joyeux, mais retrouvant le groove binaire qui caractérise Dim Lit, Urban Kilt déploie une multitude de mélodies et de voix (saxophones multipliés par la magie de l’overdubbing) pour enchanter l’auditeur. Il devient clair que Rocheford a le don de signer de petites mélodies chantantes et accrocheuses. Ce talent d’écriture et d’arrangement éclate au grand jour sur Snow, où la voix fragile de Julia Biel est mise en valeur par le magnifique écrin des percussions, de la contrebasse, du saxophone et de la clarinette basse. Ce morceau tire Polar Bear vers Bjork, Portishead ou Radiohead, dans leurs moments de tendresse.

Snow marque le retour aux tempos lents et aux atmosphères graves, voire étouffantes. Underneath You See Too Much et The Shapes In the Clouds Aren’t Always Happy continuent ce mouvement, en employant de dramatiques contre-chants entre les deux saxophonistes et des arcs mélodiques logiques, empreints d’une beauté triste. Rochford est tout aussi subtilement dramatique dans ses réponses aux questions : à quel moment intervenir, avec quel son ?

Sur New Dark Park les deux saxophonistes ont plus d’espace pour souffler, ce qui leur permet d’exhiber leurs styles réfléchis et post-bop par-dessus une rythmique au balancement andante. Paradoxalement, l’interprétation du thème en souffre un peu : la joie qui y est contenue peine à s’exprimer comme elle peut le faire sur scène. Avec la berceuse Wild Horses, c’est sur la pointe des pieds que Polar Bear s’en va. Au loin, d’étranges bruits de violoncelle ajoutent un peu de mystère.

Avec Dim Lit, Sebastian Rochford et son ours polaire signent un premier essai d’une grande fraîcheur. Cette réussite est d’autant plus remarquable que le groupe anglais publie cet album sur un label basé en Belgique mais dirigé par... un autre anglais ! En tout cas, c’est belle entrée en matière pour Rub Recordings.