Entretien

Susie Ibarra

L’exploratrice sonore.

Photo © Fabrice Journo

Portée par un désir d’exploration sans limite, Susie Ibarra construit une œuvre politique qui interroge le vivant et son environnement à partir de témoignages sonores du monde actuel. Aujourd’hui au cœur de multiples projets, la New-Yorkaise a bien voulu nous parler de son art contemporain.

- Votre groupe le plus actif à l’heure actuelle est DreamTime Ensemble. Pouvez vous nous en parler ?

DreamTime Ensemble est un groupe de six musiciens que j’ai formé en 2017. Nous avons enregistré et sorti notre premier album Perception en décembre 2017. Nous avons joué pour la première fois au Winter Jazzfest 2018. Le groupe est composé de Claudia Acuña (voix), Jennifer Choi (violon), Yves Dharamraj (violoncelle), Jake Landau (guitare, piano et claviers), Yuka Honda (électronique) et moi-même à la batterie et aux percussions. Ce sont tous d’excellents musiciens et des gens formidables. J’aime créer de la musique avec eux. L’ensemble a également créé une nouvelle œuvre multimédia pour une installation de musique & danse interactive intitulée Fragility : An Exploration of Polyrhythms, commandée par Asia Society in NY.

- Plus récemment, vous avez collaboré avec Prism Quartet, y a-t-il un album en préparation ?

J’ai été très honorée d’être sollicitée pour créer et interpréter cette nouvelle œuvre pour quatuor & percussion avec le quatuor de saxophones PRISM. Ils forment un groupe de saxophonistes « stellaire », quel plaisir d’être entouré de ce son ! Nous avons effectivement enregistré l’œuvre en studio et elle devrait faire l’objet d’un disque.

Je travaille sur la prise de son d’un cours d’eau issue de la fonte de deux glaciers himalayens [...] C’est une histoire acoustique sur le changement climatique.

- Que retenez-vous de votre passage au sein du David S. Ware Quartet ? Y-a-t-il une influence sur ce que vous faites maintenant ?

Je pense que toutes mes premières expériences musicales ont définitivement influencé mon développement et ma situation actuelle en tant qu’artiste. J’ai eu beaucoup de plaisir à jouer avec David S. Ware Quartet, j’ai énormément appris au contact de ces musiciens. Mon meilleur souvenir reste notre version de Star Gazers de Sun Ra. En outre, il avait un son de saxophone puissant et magnifique.

Susie Ibarra ©screenshot

- Vous faites le lien entre les percussions et les résonances internes du monde vivant, les rythmes organiques. Je pense en particulier au projet Circadian Rhythms. Comment cela se traduit-il dans votre travail ?

Pour Circadian Rhythms, cette œuvre s’inspire de rythmes endogènes dans les corps de différentes espèces, les nôtres comme humains, mais aussi les mammifères marins, les oiseaux, etc. Je suis fascinée par la façon dont certaines actions et répétitions créent ces rythmes et peuvent les modifier, comme les habitudes de sommeil des humains, les baleines qui migrent pendant des jours sans dormir, les papillons... C’est un monde d’émerveillement, rien qu’à travers le prisme des rythmes issus de la matière vivante. Je m’intéresse beaucoup à la façon dont nous interagissons à l’environnement qui nous entoure. J’aime aussi enregistrer des sons environnementaux. Actuellement, je travaille sur un projet avec la glaciologue et géomorphologue Michele Koppes, ainsi qu’une équipe scientifique et technique, sur la prise de son, de la source à l’embouchure, d’un cours d’eau issue de la fonte de deux glaciers himalayens jusque dans le Gange en Inde. C’est une histoire acoustique sur le changement climatique.

- Vous avez également travaillé sur des applications mobiles, de quoi s’agit-il ?

Oui, j’ai réalisé 3 travaux de musiques modulaires pour des applications. Digital Sanctuaries NY , Digital Sanctuaries Pittsburgh et Musical Water Routes in the Medina of Fez. La première met en musique 12 sites historiques du Lower Manhattan. Pour la deuxième, The City of Asylum de Pittsburgh a confié au National Endowment of the Arts la création d’une promenade dans le nord de Pittsburgh avec musique et poésie sur des sites historiques importants de l’histoire de la City of Asylum. Et quant à Musical Water Routes, c’est une application musicale et architecturale créée en collaboration avec l’architecte Aziza Chaouni pour cartographier les sites historiques le long des voies navigables de la médina de Fès, avec de la musique. Chacune de ces applications possède un mixeur 4 canaux par lequel l’utilisateur peut mixer sa propre version de la musique. Je trouve intéressant que ces balades puissent se faire seul ou en groupe. Cela nous permet de faire l’expérience d’un lieu sensible à nos expériences sensorielles.

Le climat politique avec notre président actuel aux États-Unis est instable, inconfortable et tendu.

- Vous enseignez au Bennington College, mais également au CAPA (Centre pour la promotion de l’action publique). Quels cours dispensez-vous ?

Depuis 2012, j’enseigne au Bennington College les percussions d’Asie du Sud et Sud-Est, l’improvisation, et les ensembles de musique créés pour compositeurs/interprètes/improvisateurs. Au CAPA, je travaille sur les Droits de l’Homme, et leur application concernant les femmes et les jeunes filles, l’intervention artistique, ou les projets de cartographie du changement climatique. Et ce semestre j’enseignerai l’improvisation ouverte à tous les étudiants, pas seulement aux artistes.

Susie Ibarra ©screenshot

- Vous considérez-vous comme une artiste engagée ?

C’est effectivement le cas. Mais je pense qu’il devient difficile pour chacun d’entre nous de ne pas être politique.

- Qu’est-ce qui a changé depuis l’arrivée de Donald Trump au pouvoir aux États-Unis ?

Oh mon Dieu... Le climat politique avec notre président actuel aux États-Unis est instable, inconfortable et tendu. Cela a tout affecté dans le style de vie américain, provoquant une augmentation de l’anxiété, des conflits et des niveaux de stress dans toutes les classes sociales. Cela a affecté la santé de beaucoup de gens.

- Quels sont vos projets pour 2019 ?

Je viens de composer une nouvelle œuvre pour le projet 50 for the Future du Kronos String Quartet. Il s’agit d’une composition d’études rythmiques intitulée Pulsation pour quatuor à cordes et percussion. Nous commencerons les répétitions au cours du printemps et nous présenterons l’œuvre pour la première fois cette année.

Je donnerai quelques concerts avec mon trio d’improvisation Yunohana Variations. Nous avons un disque qui est sorti l’année dernière sous le titre Flower of Sulphur sur Thrill Jockey Records. Je donnerai également en mars à la Roulette Bklyn NY un concert d’une nouvelle pièce en trio que j’ai écrite l’année dernière et que je viens d’enregistrer, intitulée Talking Gong, avec le pianiste Alex Peh, la flûtiste Claire Chase et moi-même à la batterie et aux gongs. J’ai un nouveau duo avec le guitariste Tashi Dorji que nous allons créer au Musée Tang de Saratoga Springs NY pour une résidence d’une semaine pendant l’exposition Deuxième Bouddha, Maître du Temps (Exposition de Padmasambhava). Je donnerai également des concerts avec DreamTime Ensemble.

J’ai sorti en décembre dernier, Experimental Percussion Sounds by Susie Ibarra sur Splice. [1] Les musiciens et producteurs peuvent maintenant jouer mes percussions tout seuls ! D’autres packs de sons sont à venir.

Il y aura le projet Fragility avec DreamTime dont nous avons parlé, et le projet An Acoustic Story on Climate Change : Himalayan Glacier Soundscapes, dont nous avons aussi parlé en début d’entretien. Avec ces enregistrements sur l’eau, je vais créer de nouvelles partitions et une installation sonore en 3D pour le Rubin Museum of Art en juin 2020. La recherche et le développement de l’enregistrement sont en cours. Je partagerai bientôt une partie de cette documentation en audio et en visuel sur mon site web.

par Raphaël Benoit // Publié le 24 mars 2019
P.-S. :

[1Banque de fichiers sonores en ligne.