Scènes

Tremplin Jazz d’Avignon 2010


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Radiokukaorkest par C. Dinhut

Quand on participe soi-même à la présélection du tremplin, tâche qui consiste à écouter en aveugle près de quatre-vingts titres de jazz français et européen, on se demande toujours - non sans inquiétude - ce que cette sélection collégiale va donner lors du concours lui-même.

Les six groupes programmés cette année au Cloître des Carmes prouvent toutefois qu’il n’y a pas de souci à se faire, le niveau musical étant en progression régulière. Néanmoins, comme le fait remarquer Frank Bergerot, président du jury, certaines facilités dues au développement de l’enseignement du jazz offrent aux jeunes gens les moyens de faire illusion sans rendez-vous réels avec l’inspiration, le principal problème demeurant celui des compositions originales, souvent décevantes. Problème récurrent, pourrait on ajouter, même pour les professionnels aguerris qui, souvent se refusent à jouer des standards sans pour autant proposer grand-chose de mieux.


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Krassport par C. Dinhut

Le programme du Tremplin jazz 2010 permet d’entendre chaque soir trois formations européennes :

• Le mercredi 5 août :

  • Francesco Diodati Neko (Italie) : Francesco Diodati (guitare électrique), Francesco Bigoni (sax ténor), Francesco Ponticelli (b), Ermano Baron (dm).
  • Radio Kukaorkest (Belgique) : Tom Wouters (clarinettes, batterie), Lode Vercamp (violoncelle), Philip Thuriot (accordéon), Kristof Roseeuw (contrebasse)
  • Urbs (France) : Ann Korbinska (sax alto), Axel Rigaud (sax ténor et soprano), Arnaud Biscay (batterie), Antoine Karacostas (piano, Fender Rhodes), Julien Hermé (guitare basse électrique).

• Le jeudi 6 août :

  • Biotone (Pologne) : Michal Tomaszczyk (trombone), Przemyslaw Florczak (sax ténor), Andrzej Zielak (contrebasse), Sebastian Kuchczynski (batterie)
  • Le Xavtet (France) : Julien Buri (trompette), Xavier Quérou (sax flûte), Jean Kapsa (piano), Géard Prévost (contrebasse), Jean-Christophe Noël (batterie).
  • Krassport (Allemagne) : Manuel Krass (piano), Johannes Schmitz (guitare), Daniel Weber (batterie).

Cette année encore, les candidats peuvent jouer dans d’excellentes conditions techniques, réglées avec goût et savoir-faire. Mention spéciale à l’éclairage, conçu de main de maître par un véritable « peintre des lumières » qui, en s’aidant de découpes et autres projecteurs aux nuances colorées, ajoute à la magie du lieu, teintant les pierres du cloître d’un bain subtil de mauve, fuchsia, vert…)

Programmé en dernier, le groupe Krassport de Saarbruck fait l’unanimité (Grand Prix du Jury et Prix du public pour la deuxième année consécutive) : c’est la révélation de ce Tremplin, et l’on devrait entendre très vite parler de ces trois jeunes Allemands, irrésistibles ! À la surprise générale, ils attaquent par un standard qu’ils désintègrent complètement, « I Mean You » (Thelonious Monk). Cette soudaine déflagration réchauffe le public en dépit d’un mistral violent et persistant. Le leader et pianiste Manuel Krass lit un texte très drôle dans un français clair et sans faute, expliquant que le groupe travaille avec ardeur à donner aux standards des formes neuves, laissant peu de chances de reconnaître - ou alors par fragments - les originaux déstructurés. En bref, il nous annonce un programme passant de la déconstruction à la démolition et on ne peut que lui donner raison pour un « All The Things You Are » déconcertant et un « Caravan » méconnaissable. « Bernie’s Tune » de Bernie Miller comporte un solo de batterie final plus classique mais éblouissant, la « Freedom Jazz Danse » d’Eddie Harris est traitée avec brio : virtuoses avec humour, tous sont surprenants dans la fougue et l’aisance des changements de rythmes.


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Radiokukaorkest par C. Dinhut

Si ces « post-ados » regardent en arrière, c’est pour adapter intelligemment des compositions magnifiques, élaborer une mise en scène aux véritables fulgurances, une dramaturgie à rebondissements. Le canevas précis de chaque pièce, assez longue, permet à chacun de se laisser aller en toute liberté. On entend un dosage parfait entre quelques passages lents, des éléments bruitistes peu insistants, et surtout des collages de petits bouts juxtaposés qui jaillissent de ces esprits survoltés et chauffés à blanc. Un son de groupe unique et singulier, du vrai « jazz vif », trop rare, avec en ligne de mire Marc Ducret, Tom Rainey, et autres Tim Berne, références avouées ensuite en coulisses. Ces musiciens sont capables aussi de jouer « Nardis » (la composition de Miles que s’appropria complètement Bill Evans), ou « Misterioso », en rendant compte de l’aspect introspectif de cette composition de Monk. A suivre sur leur album Under-Stand-Art dès le 18-10-2010.

Gérard de Haro se réjouit d’ailleurs, à l’issue du concours, de les accueillir en récompense de leur Prix, en son studio de La Buissonne (Pernes-les-Fontaines), pour de l’enregistrement de leur second disque, l’an prochain, et envisage déjà tous les jeux possibles en studio, les combinaisons et effets sur son magnifique Steinway. Pendant que le jury délibère, on entend que le guitariste, qui a étudié à Cologne (l’autre grande école actuelle de jazz en Allemagne avec Berlin), est à l’aise dans les ballades, s’autorisant même des accents de « guitar hero ».

Il est difficile d’attribuer ensuite le prix d’instrumentiste, qui aurait aussi pu revenir au groupe vainqueur. Comment dissocier ces trois impeccables musiciens ? Et puis, le jury aurait été injuste d’oublier à quel point il a apprécié, le premier soir, les interventions du saxophoniste Francesco Bigoni du groupe Francesco Diodati Neko, mais aussi - pour Radiokuka Orchestra - l’accordéoniste Philip Thuriot et le clarinettiste Kristof Roseeuw, qui passe à la batterie avec une étonnante facilité. Et le groupe polonais, alors, dont le tromboniste a convaincu la majorité en ouverture de la deuxième soirée ?


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Photo X/DR

Aussi, après discussions et échanges solidement argumentés, le jury s’entend-il pour remettre le prix d’instrumentiste au tromboniste Michal Tomaszcyk du groupe Biotone pour ses solos d’une belle vivacité, délicatement construits, dans la coloration hardie du hard-bop. Quant au prix de composition, les Belges de Radiokukaorkest, présentés par le label De Werf, paraissent les mieux placés. Ce quartet au drôle de nom a accompagné à la radio des performances « live » et des expositions artistiques. D’où la maîtrise et la vélocité sur scène de Kristof Roseeuw à la contrebasse, Tom Wouters aux clarinettes et à la batterie (deux musiciens du décapant Flat Earth Society), Philip Thuriot à l’accordéon et le violoncelliste Lode Vercamp. Cette formation décomplexée propose une musique très écrite ; c’est là un ensemble de chambre très « rock’n roll » aux titres surréalistes (« Une vache caractérielle », « Petite suite Satie ». RKKO offre avec un instrumentarium original un type d’orchestration raffiné tout en gardant l’humour en fil rouge.

Le Tremplin Jazz continue donc son aventure musicale sous la présidence du dynamique Jean-Michel Ambrosino et de toute une équipe de bénévoles dévoués, en dépit des années et des charges d’organisation. Ce festival de jazz reste un lieu d’ouverture, de découvertes, d’admiration, voire de jubilation. Le succès de ce très bon cru nous invite à être confiant pour la suite. Préparez-vous à une surprise en 2011 pour fêter les vingt ans de la manifestation…