Tyreek McDole : protester avec joie
Tyreek McDole est l’une des nouvelles sensations du jazz vocal new-yorkais.
© D.R.
À 25 ans à peine, il vient de sortir un premier album (Open Up Your Senses, Artwork Records/PIAS), où il promène sa voix de baryton entre spiritualité, swing néo-orléanais aux accents de critique sociale et tendresse be-bop (en duo avec Kenny Barron au piano).
- C’est votre première tournée européenne. Comment percevez-vous la réception du public à vos propositions artistiques ?
C’est une tournée principalement française, qui me permet de découvrir la culture, des expressions également… J’espère que les publics arrivent à percevoir mes intentions musicales au-delà de ma personne. Les concerts sont l’occasion de jouer principalement des morceaux issus de mon premier album mais nous permettent aussi d’expérimenter de nouveaux arrangements, et de jouer d’autres thèmes voire de nouvelles compositions.

- Tyreek McDole © D.R.
- Vous avez commencé par jouer de la batterie et de la trompette avant de passer au chant. En quoi votre voix peut-elle être considérée comme un instrument ?
La trompette et la batterie sont comme des véhicules pour la musique. La voix, c’est un peu pareil pour moi. C’est le premier instrument, aux côtés des percussions. Je me sens très connecté à ma voix qui parfois peut m’amener là où je ne m’y attends pas. Pour moi c’est essentiellement naturel. C’est pendant des stages d’été que j’ai découvert que je pouvais avoir une voix qui pouvait faire de l’effet sur les gens. On préparait une comédie musicale, j’étais dans l’orchestre à la trompette, l’un des acteurs est tombé malade et je l’ai remplacé.
Même si je n’ai pas fréquenté la chorale du dimanche, à l’église, je me suis toujours intéressé aux traditions liturgiques des religions, qu’il s’agisse du christianisme, du judaïsme, de l’islam ou même du bouddhisme. Et puis il y a bien sûr des échos des diasporas africaines aux Etats-Unis dans ma pratique vocale, d’autant plus que ma mère est haïtienne, et que j’ai grandi dans un environnement très diversifié, avec des Afro-américains dont certains étaient d’origine brésilienne ou portoricaine.
- Comment vos mentors ont-ils contribué à ce que vous découvriez votre potentiel vocal ?
Lorsque j’étudiais au conservatoire d’Oberlin, j’ai pu bénéficier du mentorat de Gary Bartz ou de Rodney Whitaker qui m’ont encouragé à trouver ma voix. Ils me rappelaient constamment ce que disait Clark Terry : d’abord on imite, ensuite on assimile, enfin on innove.
D’abord j’imitais, puis des personnes comme Geri Allen ou Sullivan Fortner ont fait en sorte que j’assimile, jusqu’à reconstruire pour être à même de créer quelque chose de nouveau. Dès lors, je ne pouvais plus en rester à ce que les choses sont censées être, et dire simplement « j’adore le jazz » car mes mentors m’ont fait comprendre que ce n’était pas seulement le jazz que j’aimais mais, plus généralement, la musique. C’est pourquoi je ne m’identifie pas uniquement comme un musicien de jazz mais tout simplement comme un musicien.
- Vous reprenez d’ailleurs un titre de Nicholas Payton qui réfute le mot « jazz » et parle de « Black American Music », un peu comme Ahmad Jamal parlait de « Great Black Music ».
Exactement. C’est là le cœur de la tradition dans laquelle je m’inscris. Lee Morgan ou bien Max Roach tenaient un discours similaire, d’ailleurs, ou aussi Louis Armstrong. Le fait est qu’on crée une forme musicale spécifique et que les gens ont besoin de définir ce dont il s’agit. Je conçois que l’on doive parler de jazz, comme le défend par exemple Wynton Marsalis, pour qui j’ai le plus grand respect, ou comme le concevait Barry Harris. Cependant, je ne souhaite pas imposer des limites à ma créativité. Lorsque j’écris de la musique, je fais en sorte de ne pas écarter ce qui ne relèverait pas uniquement du jazz au sens académique. Je fais en sorte de me lancer des défis dont j’espère que mon public comprendra le sens, par-delà le fait de se dire qu’ils sont venus à un concert de jazz. Même Beyoncé peut faire ce qu’elle veut !
Ma propre joie est protestation
- C’est surprenant qu’un jeune homme de votre âge s’empare des vieux standards comme, par exemple, « Lush Life » de Billy Strayhorn. Intégrez-vous dans vos compositions des sons plus contemporains ?
Absolument. C’est d’ailleurs un élément essentiel de la tradition musicale de ce que l’on appelle « jazz ». Gary Bartz m’a appris à dépasser les racines. Ayant joué lui-même aux côtés d’Art Blakey ou de Miles Davis, il a constamment innové alors qu’il aurait pu se contenter de jouer avec brio la musique de Charlie Parker, mais il s’est retrouvé à travailler avec par exemple A Tribe Called Quest, tout en intégrant des éléments de la diaspora africaine. Pour ma part, j’aime à me dire que nous bâtissons une maison musicale commune à partir de fondations diverses avec des éléments de langage partagés. Je me sens proche en cela de la démarche de Theo Croker, sur le dernier album duquel je suis présent, ou de Maurice Brown. Mon premier album, c’est mon introduction au monde et j’ai fait en sorte qu’il paraisse le plus naturel possible. Cependant, je ne peux m’empêcher d’écouter les créations de Kendrick Lamar par exemple et de me demander comment intégrer ce genre de son dans mes futures compositions, sachant que lui-même intègre beaucoup de jazz dans sa musique.
- La maison commune dont vous parlez est-elle suffisamment forte pour résister à la vague actuelle de racisme ?
Définitivement oui. Car, en plus de résistance, il s’agit de joie. Même Louis Armstrong, avec son perpétuel sourire, avait un côté subversif. Ma propre joie est protestation. Je suis d’ailleurs très admiratif de toutes ces musiques protestataires qui ont émergé dans les années soixante-dix et auxquelles Gary Bartz a contribué. Pour ma part, j’essaye d’intégrer cette perspective dans mes créations poétiques et dans ma musique car, après tout, ma vie elle-même est un solo.

