Chronique

Ulrich Gumpert & Günter Baby Sommer

La Paloma

Ulrich Gumpert (p), Günter Sommer (dms)

Label / Distribution : Intakt/Orkhestra

Née derrière le rideau de fer, dans ce qui fut la RDA, la légende qui unit le batteur Günter « Baby » Sommer et le pianiste Ulrich Gumpert dépasse largement le cadre de la musique pour symboliser une forme de Liberté. Vivantes incarnations de la lame de fond du free jazz européen dans le bloc de l’Est au début des années 70, ces deux musiciens ont fondé il y a quarante ans le ZentralQuartett, qui représente à des degrés différents la destitution des carcans et de la virtuosité imposée comme instrument de pouvoir. Sommer, plus percussionniste que batteur, a joué avec la fine fleur de la musique improvisée européenne (Peter Brötzmann, Louis Sclavis, Barre Phillips…). Gumpert présente un parcours beaucoup plus marqué par la musique écrite occidentale, notamment par le minimalisme de Satie, au point qu’il a enregistré Trois sarabandes et six gnossiennes pour le label nato.

C’est cette vieille complicité qui frappe à l’écoute de La Paloma, leur nouvel album (Intakt Records). Il y a d’abord bien sûr le titre, référence à un célèbre standard et unique point commun entre Mireille Mathieu, Charlie Parker et Elvis Presley. Quand le duo joue « La Paloma » en toute fin d’album, dans une version pleine d’humour et d’ironie guindée, la fruste rythmique qui se délite un peu malgré le train languide du piano confirme sa volonté : exécuter une ballade apaisée dans une musique qui prend le temps de la discussion et de l’esquisse.

Cette motivation est la ligne forte de La Paloma, entre un blues aigrelet aiguillonné par la rythmique impeccable de Sommer (« Fritze Blues ») et groove décharné (« Two For Funk ») qui fait parler la solide main gauche de Gumpert. Dans cette pérégrination se retrouvent de nombreuses allusions musicales à la carrière des deux Allemands : minimalisme très contemporain sur « Preußische Elegie » où Gumpert excelle, mais aussi recherche de la flamme poétique des musiques traditionnelles sur le magnifique « Es Fiel Ein Reif » qui rappelle la démarche du ZentrallQuartett.

Certes, la fureur de l’époque fondatrice, au temps de Auf der Elbe Schwimmt Ein Rosa Krokodil a laissé place à une complexité qui s’offre le luxe de l’apparente sobriété… Mais il suffit de se plonger dans la finesse d’une « Lovesong for KA » pour goûter à la liberté qui anime des musiciens affranchis de tout, y compris de l’ostentation. Le jeu très impressionniste du pianistes culte dans les arabesques de cymbales de Sommer une atmosphère où il fait bon être nostalgique. La Paloma est un disque d’amitié qui a fait de la sérénité son ultime mot d’ordre. C’est avec plaisir qu’on les accompagne le long de ce chemin.