Portrait

Ada Rave, en quête d’Europe

Portrait de la saxophoniste argentine, pleinement impliquée sur la scène néerlandaise.


Ada Rave © Sara Anke

Si Camilia Nebbia représente aujourd’hui une des multiples égéries de la musique improvisée mondiale et de l’Amérique du Sud, présente un peu partout sur le globe, il ne faut pas oublier que chaque phénomène a toujours un précurseur et un éclaireur. En guise de lumière irradiante, le parcours de la saxophoniste argentine Ada Rave, installée depuis plus de dix ans à Amsterdam-la-mondiale, est un fabuleux exemple. Exploration de l’univers d’une saxophoniste sud-américaine pleinement intégrée à la scène batave.

Ada Rave © Laurent Orseau

Née en 1974 en Patagonie, la carrière d’Ada Rave change d’envergure en 2013, quand elle débarque en Hollande : « Une communauté musicale accueillante et créative qui compte de nombreux musiciens talentueux, la possibilité d’interagir avec des scènes d’improvisation libre dans d’autres villes européennes et une atmosphère détendue comparée à l’énergie vibrante et chaotique de Buenos Aires ».

Elle intègre le collectif Doek (John Dikeman, Michael Moore, Marta Warelis…) en 2019, à une époque charnière pour la musique improvisée, et côtoie très vite cette scène : « Doek représente le travail d’équipe, l’union des forces, un groupe de musiciens actifs animés par une même volonté de maintenir vivante la flamme de la musique improvisée libre, en lien avec d’autres expressions artistiques, la tradition du New Dutch Swing et de nouvelles formes d’expression. Il s’agit de développer, promouvoir, rechercher et générer un mouvement dans ce domaine, tant au niveau national qu’international, en créant des performances collaboratives qui relient un large éventail d’artistes et de collectifs depuis Amsterdam et au-delà, avec en prime un festival annuel d’une semaine comprenant des performances du noyau du collectif et de musiciens invités, des artistes visuels et performatifs du monde entier, des ateliers animés par des musiciens de Doek ainsi que le célèbre Fietstour (tour à vélo à travers les concerts). Doek gère également un label Bandcamp qui comprend des enregistrements ainsi que des concerts live sous le nom de Doek Raw, ce que je trouve particulièrement intéressant », nous dit-elle.

Excellente compositrice, Ada Rave participe souvent aux albums collectifs du label : en témoigne le Timbrical Reflexion qui s’appuie sur une pièce de la saxophoniste sur laquelle chacun réfléchit ou se projette. On écoutera également avec attention Silence où Ada Rave à son tour explore une pièce du vibraphoniste Wilbert de Joode, éminent membre du collectif.

Avant de traverser l’Atlantique, Rave avait enregistré quelques albums. Avec La Continuidad en 2011, Ada Rave montrait déjà un jeu nerveux et très étendu, aux côtés de Wenchi Lazo à la guitare. L’ensemble peut paraître assez sage, mais la saxophoniste est déjà là, sculptrice précieuse d’une matière volontiers impavide mais capable d’aller vers l’incandescence quand bon lui semble. En 2013, l’Argentine traverse l’Atlantique pour arriver à Amsterdam, ville accueillante pour les musiciens de jazz du monde entier par son cosmopolitisme bienveillant et son bouillonnement culturel. Des liens se créent avec les musiciens autochtones, souvent tout sauf bataves. En 2017, on la retrouve dans le Kaja Draksler octet avec Ab Baars ou encore Onno Govaert. Sur Gledalec, sorti chez Clean Feed, on peut goûter avec « Dulce como un solozzo en la Nevada » à son sens de la composition où, avec Ab Baars, elle travaille la détente et l’urgence sous-jacente ; une sorte de calme sur le qui-vive que son trio New Rumors & Other Noises, avec son compagnon le batteur Nicolas Chentaroli et le bassiste Raoul van der Weide, résume parfaitement.

Avec Clean Feed, c’est une histoire au long cours qui commence à s’écrire pour Ada Rave, avec notamment en 2021 un groupe strictement féminin nommé Hearth avec quelques grands noms de la scène européenne. Outre Draksler qui partage la même esthétique qu’Ada Rave, on retrouve Susanna Santos Silva et Mette Rasmussen. L’eau et le feu au saxophone avec Santos Silva en courroie de transmission. On retrouvera également Ada Rave dans l’octet de la pianiste Kaja Draksler, toujours chez Clean Feed. Dans Out For Stars, elle joue aussi de la clarinette en surplus de son ténor. 2020 est aussi l’année où Rave s’aventure sur le label texan Astral Spirit pour un trio lui aussi féminin. Hupata !, est, de fait, sa première rencontre discographique avec la pianiste Marta Warelis qui fait également parti du collectif Doek. La percussionniste et performeuse Yung-Tuan Ku, elle aussi installée à Amsterdam, clôt le triangle. Très joueur, le trio offre une musique de l’instant faite d’ostinatos et d’empourprements soudains, à l’instar de « Dragon Tiger Buffalo » qui scelle l’entente de Warelis avec Ada Rave. Le trio est la formation la plus commune dans la discographie d’Ada Rave : « J’aime autant jouer en solo que faire de la musique avec n’importe quel type d’ensemble. Ce que je recherche, c’est toujours la magie que représente pour moi l’improvisation. Dans les petits groupes, il y a une intimité particulière, un espace où l’expression personnelle s’écoule librement et se connecte plus profondément et directement avec les autres ».

Doek doit beaucoup à cette sororité entre les deux musiciennes et a offert, pendant les confinements, de la musique à emporter sous le label Doek Compose qui a grandement rapproché ces musiciens. L’ambiance du collectif/label est très free, en témoigne ce disque de John Dikeman , ou ce magnifique Ada Rave Trio @ Kaleidophon Festival où la saxophoniste dans sa forme favorite emmène avec elle la guitare préparée de Nicola L. Hein et la majestueuse contrebasse de Wilbert de Joode. L’échange entre la contrebasse, majoritairement à l’archet, et les nappes profondes du saxophone crée un univers qu’on pourrait définir comme le son qui ressemble le plus aux désirs d’Ada Rave, ceux qui consistent à occuper l’espace avec une entité monochrome et mouvante qui permet à ses compagnons tous les chemins possibles, d’épaissir le trait de la nappe jusqu’à la prendre totalement à revers. À ce titre, cet album de Doek offre un très beau florilège, « Uno » passant avec une grande fluidité par l’ensemble de ces états, permettant même à la saxophoniste de mener le chaos dans l’électricité de la guitare.

C’est dans ce contexte que ces derniers mois, Relative Pitch a fait paraître un duo d’Ada Rave et Marta Warelis, sorte de Hupata réduit à l’essentiel. Le piano de Warelis se reconnaît entre mille avec son timbre faussement doux qui cache des trouvailles de préparation. Dans cette atmosphère, l’Argentine est toute en flamme, jouant avec les ruptures pour pousser la pianiste dans ses retranchements. La parole est libre et turbulente, souvent primesautière et rivalisant dans les aigus (on reconnaît un sopranino, agrès rare chez Rave) pour « Peel/Mondo » le morceau titre de l’album. Mais « In The Capricious Garden », un peu plus loin, use de cet atmosphère joliment enfantine pour offrir des trésors de compositions instantanées, avec ce qu’il faut de ruptures et de virages en épingle. Quand Warelis mène la danse, les touches assourdies de son piano ne cachent pas une influence majeure de la musique écrite européenne, jusque dans la gestion des silences, primordiaux dans cet échange. Il y a beaucoup de douceur dans ce disque, mais c’est une douceur qui se conquiert. Qui s’apprécie avec le temps et les écoutes profondes.

Relative Pitch est un soutien patient de la musique d’Ada Rave, puisque le label propose, après cet échange avec Warelis et aussi son solo, une rencontre avec la percussionniste portugaise Sofia Borges, installée depuis des années à Berlin. En rupture avec les climats précédents, The Unseen Pact offre la vision de l’urgence et du chaos dans le saxophone d’Ada Rave, notamment dans le bien nommé « Ashes, Tea & Anarchy » qui offre une vision plus crue et très entière d’un saxophone intenable sur des percussions crépitantes comme un feu qui couve. Ada Rave est un caméléon qui sait s’adapter à la température ambiante et aux envies de ses complices, prêt à tous les excès et aux plus calmes des avatars en fonction du jeu proposé en face. En témoigne « Trance of Epiphany » où le feu couve et où le saxophone réinvestit les nappes dans les cymbales effleurées de la batterie, ou encore « Nomadic Route » qui trace divers chemins à défricher dans une forêt hostile marquée par les roulements d’une caisse claire. Plus que jamais, il semble important de suivre cette Sud-américaine qui contribue à faire vivre la scène européenne et la vivante place amstellodamoise avec autant de force.