Aleksandra Kryńska aime partir de zéro
Entretien avec la violoniste polonaise, en partenariat avec Donos Kulturalny
Photo © Marcin Guzik
Aleksandra Kryńska a grandi dans un environnement habité par la musique classique et sa carrière dans cette sphère peut être considérée comme une grande réussite. Cette diplômée de l’Académie de musique de Cracovie a collaboré avec de prestigieux ensembles classiques tels la Sinfonietta Cracovia et le Royal Concertgebouw Orchestra d’Amsterdam. Dans ce cadre, elle s’est produite avec des pointures de la musique contemporaine — Albrecht Mayer, Krzysztof Penderecki, les sœurs Labèque, Rainer Honeck et Gábor Boldoczki. Enfin, elle a participé au programme « 50 for the Future » lancé par le Kronos Quartet.

- Aleksandra Kryńska © Mat Kubaj
- D’où est né votre désir d’entreprendre une carrière professionnelle dans la musique ?
J’étais en première au lycée lorsque j’ai décidé d’aller à l’Académie de Musique. J’ai étudié avec le professeur Wiesław Kwaśny qui fait partie de la « vieille garde » du violon polonais. Il était exigeant mais également très compréhensif et positif comme je m’en suis aperçue plus tard.
- Mais contre toute attente, vous vous êtes soudainement retrouvée dans le monde du jazz.
J’aime bien repartir de zéro. J’ai le sentiment que tout est encore possible. Je crois que c’est à la fois une bénédiction et une malédiction. C’est ce que j’ai ressenti en 2017 lorsque je suis alléz au concours Festival & Masterclass à Piła. Je me consacrais quasi exclusivement à la musique classique. Je travaillais énormément à l’époque et j’ai décidé de participer à des ateliers d’improvisation pour prendre de l’air. Alors que je n’avais rien à voir avec le jazz, j’ai reçu le prix « Jazz Personality ».
- Avez-vous été immédiatement fascinée par la musique improvisée ?
Au départ, l’improvisation ne m’intéressait pas vraiment. En 2018 — une année après le concours — lorsque j’ai été admise au programme de master de violon classique à Dusseldorf, j’ai essayé de m’inscrire au département de jazz de l’Université de musique à Varsovie. J’avais 23 ans. Et j’ai réussi. Les débuts ont été passionnants, mais aussi stressants ; je ressentais une certaine pression car je devais faire mes preuves. Cela m’agaçait d’être à un niveau aussi bas ; je voulais progresser rapidement. J’ai réalisé que le violon n’était pas particulièrement adapté comme instrument d’accompagnement et qu’il fallait trouver sa propre voie, alors je me suis mis à composer. Ce fut un véritable calvaire : je n’avais aucune compétence technique. Écrire quelques mesures sur l’ordinateur me prenait beaucoup de temps et j’avais d’énormes lacunes théoriques. J’ai essayé de tout apprendre simultanément.
- Rencontrer des personnalités profondément ancrées et reconnues dans le monde du jazz a certainement aidé.
À l’université, j’ai eu d’excellents professeurs. Outre mon principal mentor, Mateusz Smoczyński, il y avait Maciej Obara. Ses cours ont absolument contribué à élargir mon ouverture d’esprit. J’ai formé mon premier groupe, le Krvnska Quartet, avec Piotr Andrzejewski, Maciej Baraniak et Igor Falecki. Nous avons joué mes compositions. Les musiciens étaient les meilleurs au monde et savaient très bien interpréter mes partitions qui aspiraient à être professionnelles. À cette époque, j’avais encore un pied dans le monde classique, mais je sentais qu’un jour il allait falloir que je prenne une décision plus radicale pour séparer mes deux univers.

- Aleksandra Kryńska © Marcin Guzik
- Quel a été le facteur décisif qui vous a aidée à prendre cette décision ?
Je traversais une crise. Je n’ai pas suivi mes études de master en jazz. Je voulais abandonner. Et en allant à l’encontre de mes projets, j’ai été reçue à l’International Jazz Platform [des ateliers prestigieux destinés aux musiciens de Łódź et centrés sur la musique improvisée] ; je ne m’y attendais pas du tout. Durant ces ateliers, beaucoup de choses ont été chamboulées. J’ai recommencé à jouer et j’ai rencontré des gens faits du même bois, ce qui m’a permis de me sentir moins seule. J’ai participé à ma première jam session au SPATiF [1] Karolina Szewc – la patronne de SPATiF – était là. Nous nous sommes tout de suite bien entendues. Je me sentais comme chez moi là-bas ; plus tard, elle m’a proposé de participer à divers concerts.
- Les concerts au SPATiF sont devenus des opportunités de rencontres et le point de départ de collaborations régulières.
Oui. Grâce à ces concerts, j’ai joué avec, entre autres, Raphael Rogiński, et j’ai participé à la séance d’enregistrement Music For Peace, pendant laquelle j’ai fait la connaissance du trompettiste Piotr Damasiewicz. Nous avons formé un duo qui faisait principalement de l’improvisation. Nous avons joué ensemble pendant deux ans et fait une tournée au Japon dans le cadre du programme Jazz Po Polsku [2]. Cette collaboration a été importante car elle m’a permis de beaucoup apprendre.

- Aleksandra Kryńska © Mat Kubaj
- En 2024, vous avez été finaliste du prestigieux concours Seifert.
Mon parcours ne m’orientait pas vers une carrière en solo. Je n’avais pas de succès en concours ; je savais que je n’étais pas vraiment faite pour ça. Je n’ai pas l’étoffe d’un pur-sang. La compétition dans le domaine artistique me semble absurde. Mais nous vivons à une époque où tout est quantifié afin de nous mettre dans des cases. C’est dommage car je commence à observer cela de plus en plus souvent autour de moi. Je n’avais aucune attente et n’en voulais pas. Après quelques années d’apprentissage et d’improvisation, je voulais simplement vérifier où j’en étais dans cette nouvelle voie. Plus tard, j’ai également appris que Dominik Wania, entre autres, jouerait avec nous au piano. C’était mon rêve de jouer avec lui. J’étais donc aux anges. J’ai réussi à atteindre la finale, et je considère cela comme une réussite. Beaucoup de bonnes choses se sont produites. Est-ce que cela m’a aidée d’une manière ou d’une autre ? J’ai rencontré des gens et des musiciens formidables, et la Fondation Seifert a pris mon album sous son patronage. Je pense que grâce au concours, j’ai un peu plus marqué ma présence dans le monde de la musique, mais c’est peut-être un peu prétentieux.
- L’année 2025 pourrait être qualifiée d’année décisive.
Tout à fait. Tout d’abord, mon album, enregistré un an plus tôt, est sorti. Lorsque j’ai senti qu’il était temps de me ressaisir, d’enregistrer et de sortir des morceaux originaux, j’ai décidé de créer une nouvelle formation. J’ai invité Piotr Damasiewicz que j’ai déjà mentionné, ainsi que Szymon Mika, Michał Aftyka et Bartosz Szablowski. Nous nous sommes rencontrés pour la première fois la veille de l’enregistrement de l’album, puis nous avons passé trois jours en studio pour enregistrer les morceaux. Je suis également satisfaite des concerts que j’ai donnés à cette époque, notamment celui avec le Large Unit de Paal Nilssen-Love.
- Le projet ÄETHER est issu de votre participation à l’International Jazz Platform — trois des femmes qui en sont membres avaient également participé à cette plateforme.
J’ai été invitée à créer l’ensemble franco-polonais ÄETHER avec Amalia Umeda, Maëlle Desbrosses et Adèle Viret. Notre quartet s’est produit pour la première fois au festival Jazzdor Berlin. Ensuite, nous avons joué à Łódź au Summer Jazz Academy et à Jazzdor Strasbourg. Nous avons prévu d’autres concerts. Chacune d’entre nous a apporté un ou plusieurs morceaux. Nous avons travaillé sur le répertoire pendant trois jours à Berlin. Ce fut une expérience exigeante. Au final, nous avons réussi à trouver un langage commun, et je pense que nous avons surtout créé de la musique, ce qui n’est pas toujours le cas.

- ÄETHER © Henning Bolte
- Avec ÄETHER, outre l’improvisation, on remarque l’influence de la musique contemporaine. On dirait que vous n’avez pas complètement oublié votre ancien univers musical.
Chacun d’entre nous a des racines classiques plus ou moins profondes. Nous jouons de manière acoustique. Je pense donc que c’était inévitable.
- Il se passe donc beaucoup de choses, mais vous êtes toujours attirée par le changement.
En parlant de nouveaux départs, j’ai l’intention de me présenter sous un autre jour ; je travaille sur de nouveaux morceaux, j’apprends auprès d’amis musiciens et je continue à évoluer. Nous verrons bien ce qui se passera, mais je ne sais pas si j’ai vraiment besoin de le savoir.

