Chronique

Anti Pop Consortium

Anti Pop vs. Matthew Shipp

Label / Distribution : Thirsty Ear

Si les batteurs s’inspirent de plus en plus du hip hop et de son cousin anglais le drum’n’bass, la fusion jazz/hip hop comme genre musical à part entière, plus de 10 ans après Doo Bop, semble encore sous-développée.


Du côté des rappeurs, les modèles sont encore A Tribe Called Quest millésimé début des années 90 (jazzy et laid-back) ou l’acid jazz (pour caricaturer : sample funky générique sur beat en boucle). Il est peut-être possible de considérer la nu-soul créée par The Roots, D’Angelo et d’autres comme un modèle plus récent.


Pour ce qui est des instrumentistes de jazz flirtant avec le hip hop, la formule « solo sur boucle de batterie » a bien vite montré ses limites (le 3-D Lifestyles de Greg Osby) tandis que l’option plus acoustique choisie par les Metrics de Steve Coleman ou Greetings From Mercury a produit des résultats plus réjouissants. Mais dans ces deux cas, j’ai toujours l’impression que les leaders n’arrivent pas à composer ou improviser des parties instrumentales qui sonnent vraiment hip hop.


L’évidente troisième voie, le mélange électro-acoustique, a déjà été pris par quelques-uns (Tim Hagans, The Cinematic Orchestra ou Nils Petter Molvaer), mais, tout aussi intéressants que soient leurs albums, ceux-ci dépassent rapidement le cadre du hip hop/jazz pour aller chercher dans d’autres musiques électroniques.


Pour en venir (enfin) à l’album en question, Matthew Shipp et l’Anti Pop Consortium ont clairement tenté de créer un album de hip hop pur et dur, street, tel qu’il serait vu par des musiciens de free et des hip hoppeurs d’avant-garde.


L’instrumental qui ouvre l’album affiche clairement leurs ambitions : un beat traditionnel bien lourd est confronté aux accords denses, sombres et tout aussi puissants de Shipp. Sur Staph l’APC et Shipp échangeant des chorus sur un beat qui devient de plus en plus intense et fourni. Shipp commence avec des lignes main droite bop assez convenues, évoluant vers du bop plus funky pour finir avec des accords denses et percussifs. De leur côté, Beans et High Priest de l’APC rappellent Kool Keith, ignorant barres de mesure et phrasés conventionnels du hip hop pour débiter de longues phrases abstraites.


L’APC se montre versatile, passant du style avant-gardiste de Staph à une narration plus traditionnelle, aux influences slam montrées par Coda et Monstro City. Leur programmation est aussi par moments lumineuse, tel cette espèce de roulement de grosse caisse qui répond si bien au piano de Shipp sur Slow Horn. Plus généralement, leur travail sur les samples de Shipp, ainsi que les mélanges entre batteries live et programmée sont très efficaces.


L’album (qui ne fait pas dans la longueur) se termine bizarrement, avec un morceau instrumental de free bop dans le style du second quintet de Miles Davis. J’ai du mal à saisir la signification de ce morceau rapide et musclé.


Globalement, l’album reste dans une ambiance sombre, même claustrophobe, notamment avec les plages instrumentales SVP (essentiellment des arpèges de piano répétés hypnotiquement et accompagnés de bruitages) et Stream Light (duo entre Shipp et Parker). La reprise d’All Blues dans A Knot in your Bop est un des rares moments plus légers.


A mon avis, cet album pourrait marquer une étape importante pour le jazz/hip hop, car non seulement Shipp et l’APC proposent ici une belle solution à la problématique de la rencontre des deux genres, mais en plus on commence à entendre de nouvelles choses naissant de cette fusion.