Entretien

Avishai Cohen

Avishai Cohen entame une tournée en France avec son trio, alors que sort son nouvel album, « From Darkness ».

Photo © Hélène Collon

De passage à Paris pour trois jours de marathon de promotion, Avishai Cohen nous accorde un entretien sportif et sympathique dans les clinquants salons du Pullman Hotel, au pied de la Tour Eiffel. « From Darkness », dernier album studio en date d’Avishai Cohen Trio, réunit Nitai Hershkovitz au piano et Daniel Dor à la batterie. L’occasion de discuter composition, de sa voix qui se fait plus discrète, et des aléas de la célébrité.

- Avec ce nouvel album, on est agréablement surpris de découvrir que vous revenez à la formation classique en trio : un piano, une batterie et vous.

Ah ! Le trio. L’ai-je jamais quitté ? J’ai régulièrement fait des explorations musicales avec d’autres formules et surtout, je n’ai plus enregistré de disque uniquement en trio depuis Gently Disturbed en 2008. J’ai fait appel à de nombreux instruments différents, des formations éclectiques, mais tout repose sur le trio. Ce qui arrive aujourd’hui, c’est que les gars de ce trio sont vraiment impressionnants. Notre ensemble a sa propre vie, sa propre identité : il fallait qu’il en reste une trace.

- Mais c’est une formation jeune, si je ne me trompe pas ; Daniel Dor ne vous a rejoints qu’il y a peu.

Avec Nitai Hershkovitz nous jouons ensemble depuis un album en duo, Duende, et c’est lui qui m’a présenté Daniel, dit « Dada ». Nous nous sommes retrouvés un jour pour jouer, j’ai beaucoup aimé. J’étais dans un moment de transition avec mon batteur, et j’ai saisi l’occasion, comme il faut le faire parfois. Hop ! Je l’ai saisie (rires).

- Donc ça a été une transition douce avec Amir Bresler [batteur d’Avishai Cohen Trio en 2011] ?

Après Amir il y a eu un autre batteur, Ofri Nehemya, ne l’oublions pas ! Il faut bien garder en mémoire que tous ces musiciens sont particulièrement talentueux. Tous sans exception. Talentueux… pourtant il y a quelque chose de spécial chez Daniel, il est plus investi. On ne peut pas dire plus intelligent, mais plus mature, plus direct, plus… j’ai du mal à le décrire ailleurs que sur scène.

- Lors de la précédente interview que vous aviez accordée à Citizen Jazz, vous vous demandiez si Seven Seas était l’album de la maturité, et maintenant c’est chez votre batteur que vous vantez cette caractéristique. C’est un critère important, la maturité ?

Peut être. J’en veux toujours plus. J’aimerais rester tout le temps immature pour… pouvoir mûrir ! Sortir de l’ombre en quelque sorte.

- En parlant d’ombre : la noirceur de la pochette est inquiétante lorsque l’on découvre l’album. Vous passez d’une séquence bleue à une séquence noire ? A l’écoute, on a plutôt l’impression d’une « extraction du noir ».


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Avishai Cohen Photo © Hélène Collon

Attention aux sur-interprétations. Les titres sont souvent des accidents, au moins en partie ; ils demeurent secondaires par rapport au son ! Si je dénomme une musique « Blue Bottle », ça signifie-t-il que la musique va sonner comme une bouteille bleue ? Non, c’est ma vision des choses, voilà tout. Un titre, ça sert aussi à retracer un cheminement dans mon esprit ; il faut qu’il soit beau, ou fort, ou très évocateurs pour moi. Ici, de la noirceur vient inévitablement l’éclaircie. Sans obscurité il n’y aurait pas de lumière. Ainsi, lorsque je dis « From Darkness, etc. », je me laisse une porte ouverte. Deux choses importent, qui relativisent vraiment la question des titres : la beauté de l’art et de la vie ! On peut y voir une certaine mystique, j’assume.

- Donc vous n’intitulez jamais la musique avant de l’écrire ?

Non non, jamais ! “From Darkness” est d’abord le titre d’un morceau de l’album, d’ailleurs. Le début du morceau est très dissonant, on s’y sent comme dans un lieu inconfortable, l’harmonie est secrète, sévère. C’est une ouverture… âpre. Cela devient une contrainte de s’extraire de ce lieu.

- On est surpris par la fin du morceau parce qu’on reste en suspens, en pleine montée, là-haut tout seul, sans issue ! Contrairement à “Ballad for the Unborn”, juste après, qui est étirée, étendue, beaucoup plus que sur le précédent album, où elle figurait déjà.

C’est vrai. Cette ballade, je l’ai déjà jouée au piano et c’était tout autre chose. Il faut savoir qu’en solo, avec une batterie ou un piano, je construis des formes longues. Ici, c’est probablement la piste la plus longue de l’album. Et après “From Darkness” c’est comme si le panorama se dégageait tout à coup, et qu’on avait vue sur la mer.

- Il vous arrive souvent de reprendre vos propres morceaux. Et la ballade occupe ici une place centrale.

Ce morceau a eu une vie totalement différente avec le trio. C’est très loin de la « Ballad » que j’ai jouée dans d’autres contextes. On est ici dans ce que j’ai fait de plus jazz, de plus improvisé. “For an Unborn” colle bien pour ce disque parce que l’histoire est très fine, très claire, avec un thème écrit, ti-da-da [il chante], vous vous souvenez ? Mais ensuite l’interprétation de chaque musicien exerce une très grande influence, chaque fois qu’on joue le morceau. C’est toujours sérieux, mais ce sera forcément différent demain. Il faut se lancer dans l’aventure chaque fois qu’on joue.

Vous ménagez toujours une grande place à l’improvisation, et pourtant le mot « jazz » n’apparaît pas une seule fois dans le communiqué de presse. C’est une prise de distance avec ce terme ?

Non, pas du tout, c’est étonnant, je ne m’en étais pas rendu compte ! Cela dit, dans la mesure du possible j’essaie de garder mes distances avec les catégories, donc du jazz… Mais soyons clairs : je suis fier d’être musicien de jazz. Les festivals où je joue sont à 90% des festivals de jazz, et j’en suis heureux. Mais je ne suis pas dans une logique de catégorie, je ne veux pas que ma musique soit enfermée dans des limites que j’aurais définies ou que l’on m’aurait imposées. La musique est bien au-delà de ça. Je pense que ma musique, c’est effectivement du jazz, mais pas seulement. Coltrane, c’est du jazz ? Je ne sais pas ce qu’il aurait pensé de cette étiquette. Mais Coltrane ne serait pas le même aujourd’hui ; c’est une musique ancrée dans son temps.

- C’est un thème très présent aujourd’hui dans les collectifs de jeunes musiciens, qui se posent avant tout en improvisateurs.

Le terme « jazz » sert à ça, justement : quand une musique ne peut être catégorisée, on la met dans la case « jazz ». C’est super, j’aime faire partie des élèves bizarres au fond la classe ! C’est ce qui nous permet d’avoir le plus large ciel sous lequel composer.

- Mais vous gardez des points d’ancrage fort malgré tout, des pierres de touche telle la musique latino. Il y a quelques années, vous ré-exploriez des classiques tels que « Besame Mucho », et cette fois c’est “Abie”, qui rappelle tout de suite Cuba.

Absolument, c’est très important pour moi, ça a guidé mon existence rythmique, cela résonne bien avec mon imaginaire du rythme. C’est un hommage si on veut. Il y a les traces de certains musiciens que j’ai accompagnés, que je remercie et qui m’ont aussi dit que ma musique les nourrissait. C’est la musique latine qui explique que j’en sois arrivé à ce stade de mon parcours, de ma recherche musicale.


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Nital Hershkovitz / Avishai Cohen Photo © Hélène Collon

- Et votre voix ?

Je l’ai toujours, ne vous en faites pas (rires). Ces temps-ci, quand je tourne avec le trio, je ne peux plus quitter la scène sans chanter, c’est fou. Parce que le public le demande, ce qui est assez extraordinaire pour moi parce qu’au début j’avais peur de lui proposer ça. Je suis reconnu comme un instrumentiste, compositeur, mais cette nouvelle approche m’a demandé beaucoup de courage, ça n’a pas été facile. Mais j’ai fait Aurora, et depuis Seven Seas, j’ai introduit deux chansons, “Morenika” et “Winter Song” sur scène, et les gens me les demandent. Ce n’est pas tout le temps bon, parce que c’est une chose que je ne plus éviter, maintenant. Mais je me sens plus proche de ma voix que jamais, et je prévois déjà de monter un projet où je chanterai, mais avec un orchestre, très certainement.

- Mais vous ne pensiez pas chanter sur cet album-ci.

Non, au contraire, pas de chant, juste un « trio de concert ». Pour montrer que vis-à vis de l’art du trio, c’est un des meilleurs.

- Vous enregistrez toujours au même endroit ?

Oui, toujours en Suède aux Studios Nilento, avec Lars Nilsson. Cet ingénieur du son est extraordinaire, donc je reste là. L’atmosphère est excellente, le piano super. On a enregistré en trois jours. C’est ma manière de faire : rapide.

- Pendant la tournée vous allez jouer à l’Olympia. C’est la cinquième fois, je crois ? Ça devient un passage obligé. Ça vous inquiète, de devenir un classique ?

Oui, bien bien sûr que ça m’inquiète, l’idée que les gens attendent toujours de moi un renouvellement ; mais bon c’est aussi la beauté de ce métier, j’ai toujours envie de toucher le ciel !

- Vous avez un public très large en France, y compris en dehors du jazz.

C’est fou. Non seulement en France mais même chez moi, en Israël, les gens m’arrêtent pour me dire qu’ils connaissent ma musique - pas forcément qu’ils l’aiment, mais qu’ils la connaissent ; je suis dépassé, submergé par cette réalité. Que la musique vous touche, c’est une chose ; mais il y a des gens qui vont à 15, 20 concerts ! Ma musique devient la bande son de leur vie. Ils deviennent témoins de mon travail, ils se sentent soulevés, arrachés à leur condition. Je pense qu’une des caractéristiques de notre musique - et une des raisons pour lesquelles je joue -, c’est l’effet de soulèvement qu’elle suscite. Elle vous soulève et vous bouscule. Cela doit être le plus magique des pouvoirs, la chose la plus proche de Dieu, si ce n’est Lui-même !

- On peut revenir sur quelques morceaux de l’album en particulier ? « C# Minor » par exemple.

C’est juste un groove que j’avais entendu, majoritairement construit sur des modules en 5/8 et d’autres en 4/8. Souvent je joue ces morceaux pour expérimenter, et s’ils ne me semblent pas naturels, s’ils ne prennent pas tout de suite de la puissance, s’ils n’ont pas leur énergie propre, j’y renonce. Ce groove-là a marché… Mais ce n’est pas aussi facile qu’on croit. C’est un langage qu’on parle très bien, Nitai, « Dada » et moi.

- Et « Smile », le dernier morceau ?

Quoi de mieux, pour finir un album qui parle de « From Darkness », que de le faire avec le sourire [un clin d’œil] ? C’est Nitai qui me l’a proposé, mais la première tentative a été peu convaincante. En rentrant à la maison j’ai écrit un arrangement en y mettant ma signature. Ce qui est sûr, c’est que je n’aurais jamais écrit ce titre, c’est un classique et j’adore Chaplin [1], finir avec un de ses thèmes était parfait pour moi !

- Les projets ?

De plus en plus gros, l’orchestre arrive. Avec certainement une tournée en 2016/17. C’est tout ce que je peux dire…

par Antonin Lambert // Publié le 23 mars 2015
P.-S. :

Le site d’Avishai Cohen et les dates de la tournée du printemps 2015.

[1“Smile” figure sur la bande originale des Temps modernes, composée par Charlie Chaplin lui-même.