
Benedicte Maurseth
Mirra
Benedicte Maurseth (vl, Hardanger fiddle), Morten Qvenild (kb), Mats Eilertsen (b), Håkon Stene (d, perc, vb)
Label / Distribution : Hubro
Après la grâce et la splendeur atteintes sur l’album Hárr sorti en 2022, le nouvel album de Benedicte Maurseth était fort attendu, puisqu’annoncé comme sa suite. Or, on sait qu’après une myriade d’excellentes critiques et l’obtention de prix, il est impératif mais difficile de ne pas décevoir. Voici donc Mirra, qui s’inspire toujours d’Arne Næss, philosophe norvégien fondateur de l’écologie profonde, pour illustrer l’interdépendance des êtres humains et de la nature. Il est cette fois question de suivre les pérégrinations de troupeaux de rennes sauvages, comme en immersion. Håkon Mørch Stene aux percussions et Mats Eilertsen à la basse sont de retour, et le multi-instrumentiste et pianiste Morten Qvenild complète le groupe.
Hárr et Mirra constituent un dyptique inspiré par Hardangervidda, la région natale de Maurseth. Mais les deux albums se distinguent pourtant subtilement l’un de l’autre. Dans le premier, la violoniste-compositrice avait ouvert son journal intime pour composer un récit universel, mêlant sons de la nature et voix humaines, archives familiales et chants d’oiseaux. Hárr proposait une grande variété de modes et d’ambiances, tel un opéra environnemental, tandis que Mirra se concentre davantage sur l’aspect répétitif et percussif de la musique. Boucles, échantillons de sons naturels (vents, piétinements, grognements des rennes, ou cette introduction à la Kim Myhr du titre « Sommarbeite ») créent l’effet d’une transe douce mais efficace, nous projetant physiquement dans l’espace décrit : le territoire des rennes.
La danse de la contrebasse impériale d’Eilertsen et du violon de Maurseth donne naissance à une narration limpide, lumineuse. Si Hárr suggérait une luxuriante symphonie animale, Mirra crée une atmosphère plus minimaliste et sombre. C’est parce que, Maurseth, créatrice animiste, a cette fois le besoin d’alerter l’auditeur sur le risque de disparition de ces cervidés. La menace se ressent, par exemple, dans « Kvittkrull », titre qui vient du nom de la plante dont se nourrissent les rennes et qui disparaît à trop grande vitesse. Il est encore question de conscience environnementale, d’évoquer le souvenir des vies qui nous ont précédés, mais avec un activisme plus clair. Fini le temps des berceuses et des rêveries pastorales, la musique ici porte un message d’alerte. C’est sans doute pour cette raison qu’il nous faut plus de temps d’écoute de ce second ouvrage pour être saisi.e par l’émotion.
Les barrières tombent pourtant avec « Nysnø Over Reinlav » et ses huit minutes où musique concrète, envolées de cordes, vibraphone et improvisation virtuose de Qvenild au piano s’entremêlent, semblant vouloir tout emporter, recouvrir (nysnø veut dire nouvelle neige), ou en tout cas laver la terre de l’ignominie humaine. Lourde tâche, mais l’on ne peut que saluer l’effort. Avec Mirra, la musique de Maurseth fait moins dans la grandiloquence mais ne possède pas moins de volonté artistique.
Pauline Oliveros écrivait dans Quantum Listening – manifeste pour l’écoute consciente – « plus nous écoutons profondément, plus nos sens s’aiguisent pour entrevoir et englober tout le champ sonore ainsi que le point focal ». Ces lignes me font envisager Mirra comme un album de musique photosensible, qui prendrait un cliché précieux d’une faune sauvage en voie de disparition en en révélant petit à petit la beauté et la complexité, comme un tirage dans la chambre noire d’un photographe. Il confirme le talent de cette violoniste pour pousser, avec l’émotion nécessaire, à l’action pour protéger ce qui doit l’être et il nous fait donc espérer la parution d’un troisième volet.

