Chronique

Boris Blanchet - Daniel Jeand’heur

Soul Paintin’

Boris Blanchet (s), Daniel Jeand’heur (dr)

Label / Distribution : 12 Prod

Le 22 février 1967, John Coltrane investissait à nouveau le Studio Van Gelder à Englewood Cliffs, New Jersey. Cinq mois avant sa disparition prématurée, mû par l’urgence et déjà très diminué par la maladie, il s’attaquait cette fois à l’expérience a priori redoutable d’un duo avec son batteur, Rashied Ali. Cette session aboutira en 1974 à la publication d’un album aujourd’hui considéré comme un monument de l’histoire du jazz, Interstellar Space. Enregistrement-repère, pierre angulaire d’une discographie par ailleurs abondante, composé de pièces aux dénominations planétaires [1], cette invocation fait figure de chef-d’œuvre et constitue une référence absolue pour bon nombre de musiciens en général, et de saxophonistes en particulier, qui y voient l’expression la plus épurée de la force intérieure qui habitait Coltrane.

Autant dire que ceux qui se sont risqués à un tel exercice sont rares, tant la réussite d’Interstellar Space apparaît comme un sommet dont l’ascension périlleuse pourrait susciter des comparaisons défavorables. A tort, très certainement. Car du côté de chez nous, par exemple, une telle expérience s’est déjà déroulée avec succès voici un peu plus de dix ans lorsqu’Eric Barret et Simon Goubert ont brillamment relevé le défi en avec Linkage [2]. Tous deux se plaçaient alors explicitement dans le sillon coltranien : pas seulement parce qu’ils rendaient là un hommage direct au saxophoniste avec une reprise de « Naima », ou qu’en guise de clin d’œil céleste ils invoquaient eux aussi deux autres planètes, « Mercury » et « Uranus », mais avant tout par l’esprit qu’ils insufflaient à leur musique. Un dialogue introspectif et une dimension presque mystique qui n’avaient rien d’étonnant quand on connaît le pédigrée de ces artistes, dont l’intense et incontestable sincérité constitue une assurance de qualité face à tous les risques artistiques.

Mais voici que deux autres musiciens, qui eux aussi se connaissent fort bien, tentent l’aventure du duo saxophone batterie. Daniel Jeand’heur, qu’on connaît notamment par sa forte présence au sein de One Shot [3] ou de Snake Oil, où évolue un certain… Boris Blanchet (saxophone), qui se fait remarquer depuis plus de sept ans au sein du quartet de Simon Goubert, devenu sextet [4].

Deux amis en musique donc, qui connaissent leur Interstellar Space sur le bout des anches ou des baguettes, mais surtout deux hommes de défi qui ne craignent pas de s’aventurer dans une longue et belle conversation au climat tonique : l’hommage au duo Coltrane – Ali est avoué (en témoigne une reprise de « Venus / Jupiter »), mais ils impulsent à ce dialogue baptisé Soul Paintin’ [5] une fougue joyeuse qui s’écarte élégamment de la matrice et développent leur langage propre, empreint d’une énergie très festive. Là où Coltrane semblait jeter ses dernières forces dans une bataille qu’il savait perdue et qui lui inspirait un cri ultime et presque désespéré, Blanchet et Jeand’heur nous offrent une musique qui rayonne d’une belle santé et ne demande qu’à s’épanouir.

Nos compères se sont partagé les compositions, le batteur ayant décliné ses idées sous forme de suite en cinq parties [6] tandis que le saxophoniste préfère manifestement ne pas nommer les siennes (cf « Untitled 1 »). Mais cette répartition des rôles n’a que peu d’importance. A partir d’un thème brièvement exposé, qui résonne souvent comme un appel vibrant, ils laissent aussitôt libre cours à leur imagination – et le moins qu’on puisse dire est qu’ils n’en manquent pas – pour engager une conversation tout en rebondissements, se laissant aller ici ou là à de savoureux monologues avant de se retrouver pour nous conter la suite de leur histoire à deux voix.

Car il s’agit bien ici de voix : ce qui frappe le plus à l’écoute de Soul Paintin’ c’est, en effet, la volonté affichée de hisser haut les couleurs de la mélodie : ce disque chante à chaque mesure et ferait parfois oublier qu’on n’est en présence que de deux instruments. Par-dessus tout, Blanchet et Jeand’heur surmontent avec brio la difficulté première : l’exercice pourrait vite tourner à la confrontation. Il n’en est heureusement rien, tous deux sachant s’exprimer avec la même aisance sur les registres mélodique et rythmique. Car s’il est logique de penser que le piano contient toutes les armes qui en font un instrument total, une sorte d’orchestre à lui seul, il n’en va pas de même pour le saxophone ou la batterie, dont les exploitations sont a priori plus restreintes. Mais cette limite est ici dépassée car la batterie de Jeand’heur (sans doute un des batteurs les plus passionnants du moment, par sa capacité à allier le foisonnement et la puissance d’un Elvin Jones ou d’un Tony Williams au sens de la nuance et de l’orchestration d’un Jack DeJohnette) se pare de couleurs multiples, et les inflexions du saxophone sont autant de bifurcations et accélérations démultipliées par une technique virtuose, au ténor comme au soprano.

En cela, Soul Paintin’ porte bien son nom : il s’agit bel et bien d’un disque décomplexé, chatoyant et varié, et la belle huile sur toile de Robin Thiodet qui illustre sa pochette résume parfaitement son propos : les visages des deux musiciens y sont entremêlés, comme en mouvement perpétuel, dans une harmonie forgée par leur évidente complicité.

Une vraie réussite, sans temps mort et habitée par la passion.

par Denis Desassis // Publié le 8 mars 2010

[1« Mars », « Venus », « Jupiter », « Saturn », auxquelles s’ajouteront, à la faveur d’une réédition, « Leo » et « Jupiter Variation ».

[2Label Marge.

[3Une formation aux frontières du jazz et du rock dont l’inspiration est à chercher tant du côté de Magma que de King Crimson, et qui réunit Emmanuel Borghi (claviers), James Mac Gaw (guitare) et Philippe Bussonnet (basse). Les quatre albums du groupe : One Shot (1999), Vendredi 13 (2001), Ewaz Vader (2006) et Dark Shot (2008) sont hautement recommandés !

[4Blanchet a bien d’autres expériences à son actif : il a notamment joué au sein de l’ONJ sous la direction de Laurent Cugny, aux côtés de Branford Marsalis, Archie Shepp, Richard Bona, Sophia et Lydia Domancich, Eric Le Lann ou Daniel Yvinec.

[6Qui donne son titre au disque.