Scènes

NJP 2009

Retour sélectif et subjectif sur la trente-sixième édition du Festival.


Nancy Jazz Pulsations : les coups de coeur d’une quinzaine en Lorraine…

Faut-il s’étonner d’une diminution significative de l’affluence globale des NJP entre 2008 et 2009 [1] ? Non, la crise est passée par là, les porte-monnaie s’ouvrent forcément moins et cette légère désaffection du public n’est pas spécifique à une manifestation qui finira par devenir quadragénaire, par-delà les secousses de la conjoncture et l’acharnement qu’il faut déployer chaque année pour composer une affiche attractive et boucler correctement un budget. La « culture », rangée pour beaucoup au rayon des produits de luxe, pâtit d’un contexte économique défavorable qui frappe en particulier les plus jeunes, vivier des années à venir…

Faut-il rallier la meute des grincheux qui, tous les ans, pleurent sur une programmation toujours moins jazz et s’étonnent de la présence de tel ou tel artiste qui n’aurait rien à faire là ? Certainement pas : il faut accepter la diversité et comprendre que le renouvellement d’un public « jazz » vieillissant passe aussi par un élargissement à d’autres sources, souvent celles qui ont le mieux rempli les salles [2]. En espérant, par exemple, que les fans venus applaudir Khaled auront pris du plaisir à la découverte, durant la même soirée, du jazz élégant de Joshua Redman.

Retour sélectif et subjectif
sur la trente-sixième édition du Festival.

Faut-il enfin chercher à lier ces deux points de questionnement – baisse de l’affluence et diversification de la programmation ? Non, car en toute logique ils sont indépendants.

Citizen Jazz opte pour une « positive attitude » et revient sur une quinzaine musicale où, après une cruelle sélection de soirées [3], les moments forts n’ont pas manqué, conscient que les responsables de NJP réfléchissent à l’évolution de cette manifestation et savent quelle énergie il leur faudra déployer pour que la fête continue.

Chronique en 14 temps d’un festival qui met l’automne lorrain en couleurs… et clin d’oeil amical à l’équipe organisatrice qui, vaille que vaille, se bat pour que la fête continue.

Harold López Nussa Trio – 6 octobre – Salle Poirel

Belle entrée en matière pour l’édition 2009 avec un trio sympathique et plein d’énergie. Si le propos du Cubain n’est pas foncièrement novateur – le trio navigue avec beaucoup de talent dans les belles eaux d’un latino jazz punchy et des standards cubains – on est très vite subjugué par la complicité évidente entre un jeune pianiste surdoué et son batteur de frère, Ruy. A lui seul, ce dernier assure presque tout le spectacle, haut en couleurs et en frappes démultipliées, sous l’œil admiratif de ses deux partenaires qui ne cessent de l’applaudir. Il est amusant d’observer la fraîcheur de ces trois musiciens qui s’écoutent et s’encouragent, manifestement heureux d’être sur scène. Le grand Felipe Cabrera à la contrebasse fait office de sage régulateur, une sorte de grand frère en musique : son intervention en solo, brève et sobre, est un contrepoint bienvenu à la fougue fraternelle. Le public de la Salle Poirel, un brin distant comme d’habitude, fait la fête au trio qui reviendra en rappel avec une version presque romantique du « Tears In Heaven » d’Eric Clapton. De quoi nous donner envie de prolonger la fête en écoutant le récent album du trio, Herencia.

Rabih Abou-Khalil – 6 octobre – Salle Poirel

C’est dans la formation qui vient de publier Em Português sur Enja Records que se présente sur la scène de la Salle Poirel, dont il se met le public dans la poche dès la fin du premier titre, « Como Um Rio ». Sa présentation des musiciens est irrésistible : Jarrod Cagwin est un batteur américain ayant appris la musique arabe à l’occasion de la guerre en Irak, Michel Godard, un Français mathématicien joueur de tuba, préféré de fait à un Allemand car capable de compter jusqu’à 23 et non seulement jusqu’à trois, Luciano Biondini un accordéoniste italien dont l’instrument à touches de couleur est facile d’utilisation… Bref, une bonne humeur qui ne vient jamais atténuer l’intensité de la musique et doit beaucoup à la présence vocale du fascinant chanteur de fado Ricardo Ribeiro, mais aussi aux dialogues variables entre les instruments qui changent sans cesse de nature : batterie et tuba, tuba et accordéon, oud et chant, toutes les combinaisons sont possibles, et toujours heureuses. La fusion des influences méditerranéennes, enluminée par l’oud très percussif de Rabih Abou-Khalil, est et source de rêverie romantique et amoureuse, comme le suggèrent les titres des compositions : « No Mar Das Tuas Pernas » (« Dans la mer de tes jambes »), « Se O Meu Amor Me Pedisse » (« Si mon amour me demandait ») ou « Quando Ro Vejo Sorrir » (« Quand je te vois sourire »), pour n’en citer que trois. Mais ce concert est d’abord une belle invitation au voyage et au brassage des cultures, particulièrement bienvenue en ces temps de reconduites aux frontières…


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Rabih Abou-Khalil - NJP 2009 © Jacky Joannes

Eric Legnini Trio – 7 octobre – L’Autre Canal

Eric Legnini en trio [4], c’est a priori l’assurance d’un moment de musique festif, débordant de cette bonne énergie funky qu’on connaît au pianiste depuis une dizaine d’années, via sa collaboration fructueuse avec des musiciens tels que Stefano Di Battista ou Stéphane Belmondo mais aussi à partir du moment où, sous son seul nom, il a su affirmer une vraie personnalité dont trois beaux albums viennent apporter la démonstration [i] : sa prestation au Nancy Jazz Pulsations, sans être décevante en tant que telle, laisse un petit goût d’inachevé. Peut-être un drôle de décalage entre une salle peu attentive - le public du Club de l’Autre Canal, en perpétuel mouvement et en attente de Pierrick Pedron ou de General Elektriks -, et la musique volubile et enjouée d’Eric Legnini, qui s’accommoderait mieux de l’ambiance feutrée d’un club. Ici, la station debout, l’absence de confort, les allées et venues vers le bar à l’extérieur de la salle se frottent désagréablement à une musique comme toujours mélodique et joyeuse mais qui supporte assez mal cette désinvolture. On reverra Legnini dans de meilleures conditions et, si l’on en juge par l’interview qu’il donnait récemment à Citizen Jazz, dans une formation peut-être élargie.

Pierrick Pedron – 7 octobre – L’Autre Canal


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Pierrick Pedron - NJP 2009 © David Siebert

Omry est un des heureux événements musicaux de l’année 2009. Cette belle réussite, largement saluée par Citizen Jazz mais aussi d’autres magazines, est un essai (largement transformé !) de synthèse électrifiée des amours musicales de Pierrick Pedron, dont la palette d’influences est large, même si celles-ci sont plus suggérées qu’explicitement énoncées.
La musique de Pink Floyd vient ici discrètement flirter avec les mélodies de la chanteuse Oum Kalthoum sans que, pour autant, le saxophoniste oublie qu’il est d’abord un musicien qui a acquis sa liberté d’expression par de longues années de pratique d’un jazz parkerien. Dans le petit Club de l’Autre Canal – tout le monde debout dans un cube de béton : le confort, ce sera pour une autre fois – Pierrick est confronté à un défi supplémentaire : faire vivre cette musique originale avec une formation inédite. Indisponibles, Laurent Coq (claviers) et Chris De Pauw (guitare électrique) sont ici remplacés respectivement par Pierre de Bethmann et Eric Löhrer. Défi relevé : ces deux « jokers » aguerris s’intègrent parfaitement à un ensemble tonique qui pousse le volume à un niveau parfois à la limite du raisonnable. En fond de scène, Fabrice Moreau et Franck Agulhon [5] s’amusent comme des fous à endosser le rôle des « rhythm devils » [6] et propulsent l’ensemble avec une régularité gourmande, dans un réjouissant exercice de gémellité percussive. Vincent Artaud à la basse fait preuve d’une terrible efficacité et s’illustre en solo dans une séquence sérielle qui constitue l’un des « bonus » de la version live d’Omry.
Pierrick Pédron, en effet, a choisi d’insérer des séquences improvisées entre les différentes parties de sa suite et d’accorder ainsi aux musiciens de nouveaux espaces de liberté, dont il profite lui-même pour nous gratifier de chorus brûlants, limités à leur strict minimum sur le disque : « Omry, ce n’est pas un disque de saxophoniste », tient-il à nous rappeler. Car on est bien en présence d’un vrai groupe, dont le futur se dessine déjà à travers la création d’une association et l’organisation de concerts, en attendant un second enregistrement.
Sa musique, qui privilégie la mélodie, est surlignée sur scène par l’adjonction d’images projetées sur un drôle d’écran décoré de banderoles et fabriqué au moyen d’essuie-glaces. Ces vidéos jouent le rôle de stimulateurs du rythme quand, par exemple, une route défile sous nos yeux à une vitesse effrénée ; elles sont un plus indiscutable qui ne vient jamais barrer le chemin dessiné par les six hommes, dont le plaisir de jouer est évident. Pedron s’affirme, de jour en jour, comme un grand monsieur, et nous suivrons sa progression avec la plus grande attention.

Stabat Akish – 13 octobre – Théâtre de la Manufacture

Il ne faut que quelques secondes pour comprendre pourquoi Stabat Akish, jeune groupe toulousain, a séduit le grand John Zorn au point que ce dernier leur ouvre les portes de son label Tzadik. Voici en effet une formation dont la musique vous cingle instantanément la figure tant elle est survoltée, virtuose et d’une complexité rythmique qui laisse d’autant plus pantois qu’elle est servie par de splendides arrangements. Une heure de musique qui passe comme si les minutes duraient quelques secondes… Entièrement composé par son leader, le contrebassiste Maxime Delporte, le répertoire est tiré de l’album, à l’exception d’un inédit (« La serrure »). Splendide terrain de jeu où s’épanouissent le tourbillonnant Guillaume Amiel (vibraphone, marimba), Marc Maffiolo (saxophones ténor et basse), Ferdinand Doumerc (saxophones, flûte), Rémi Leclerc (claviers) et Stéphane Gratteau (batterie). Cerise sur le gâteau, ce petit monde très sympathique ne manque pas d’humour : on le débusque aussi bien à la lecture de certains titres (« La vache kiwi », « Dynamite cassoulet ») que dans leur nouvelle et temporaire dénomination à l’occasion de ce concert à Nancy : « Blaster Center » se trouve ainsi rebaptisé… « Stabat Akish Lorraine ». On ne saurait mieux dire pendant les NJP et c’est avec une vraie gourmandise qu’on déguste un final en forme de sound painting sous la conduite de Marc Maffiolo. Belle révélation, qui devrait occuper une place de premier plan sur la scène musicale d’avant-garde. C’est tout le mal qu’on souhaite à ce groupe profondément original.


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Guillaume Amiel, Stabat Akish - NJP 2009 © Jean-Luc Karcher

Univers Zéro – 13 octobre – Théâtre de la Manufacture

Gare aux conclusions hâtives. On pourrait, en voyant une batterie au centre de la scène et en observant la gestuelle habitée de Daniel Denis, penser qu’avec Univers Zéro on a affaire à une musique engendrée par la sphère « zeuhl ». Pourtant, si ce batteur a croisé voici longtemps le chemin de Christian Vander au sein de Magma, et s’il reconnaît lui-même, dans un exercice d’humilité admirable, en avoir beaucoup appris, la comparaison s’arrête là. Daniel Denis et ses compagnons de Belgique méritent mieux qu’une affiliation paresseuse qui en ferait des sous-produits d’un courant musical. Leur monde est tout autre et leur esthétique très divergente : ici, point d’imprécations ni d’appels furieux à la puissance d’un être supérieur aux contours parfois troubles. Pas de déclarations fracassantes posant la supériorité d’une musique sur toutes les autres. Pas de quête d’une fantasmatique vérité. Non, rien de tout cela. Avec Univers Zéro, on est convié à un voyage vers des paysages qui évoquent plutôt les tableaux de Brueghel l’Ancien et ses personnages parfaitement mis en scène [7]. La musique tournoie, danse, elle est dense ! Son climat unique, né de l’association d’instruments rock avec d’autres, moins habituels, tels que le basson ou le hautbois, la distingue nettement. Elle subit aussi l’influence des folklores de l’Est de l’Europe et demeure intemporelle, détachée des modes… depuis 35 ans. Car Daniel Denis se bat avec une énergie remarquable depuis 1974, date de la création d’un groupe qui se maintient en vie par-delà les années. En aparté, il confie qu’il ne se sent pas le droit de donner des cours parce qu’il est un autodidacte, tout en s’émerveillant d’avoir à arranger sa propre musique pour un orchestre symphonique lituanien. Une démonstration de fraîcheur qui force la sympathie pour un homme d’une exemplaire simplicité [8].
Dans ces conditions, on ne s’étonnera pas que ce concert au Théâtre de la Manufacture soit l’un des temps forts du festival ; il est l’occasion d’apprécier la jeune garde du groupe, mais aussi d’admirer un ancien, Michel Berckmans (hautbois et basson), qui a retrouvé le groupe en 1998 après dix-sept ans d’absence. [9]. Cette prestation nous offre une élégante et sombre promenade qui puise dans d’anciennes pièces comme « Présage », « Toujours plus à l’est » ou « Dense », mais aussi dans de plus récentes, voire des compositions inédites telle que « Straight Edge. » À découvrir sur Clivages, le prochain disque du groupe, qui sera sans doute, comme ses prédécesseurs, réussi et hors du temps.


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Univers Zero / Daniel Denis, Martin Lauwers - NJP 2009 © Jacky Joannes

Jean-Michel Albertucci – 14 octobre – Théâtre de la Manufacture

C’est l’invité de dernière minute. Chargé à lui seul de remplacer au pied levé le trio BassDrumBone, indisponible, en première partie de Mario Canonge, Jean-Michel Albertucci, pianiste lorrain d’adoption, vient éprouver sur scène les « étranges fantaisies » dont Citizen Jazz s’est fait l’écho. En deux longues séquences improvisées d’une vingtaine de minutes, Albertucci fait une démonstration de technique sans faille au service d’une imagination véritablement mélodique, jamais ennuyeuse. On se sent bien à divaguer en sa compagnie, sans forcément connaître l’issue du voyage mais certain que les paysages qui naissent sous ses doigts sont toujours harmonieux. De belles improvisations qui n’hésitent pas à composer un tableau sonore, comme sur le final, directement inspiré de l’univers répétitif et envoûtant d’un Steve Reich. Ce sont là les effets de ce « heureux hasard » nietzschéen revendiqué, et du talent d’un musicien probablement méconnu qu’il est temps de découvrir, seul ou accompagné.

Mario Canonge – 14 octobre – Théâtre de la Manufacture

Avoir pour complices un bassiste chevronné tel que Linley Marthe et un batteur aussi volubile que Chander Sardjoe est un atout majeur dont Mario Canonge a la bonne idée de ne pas se priver un instant. Le contraste est saisissant après les minutes introspectives d’Albertucci : chez le pianiste martiniquais, en effet, la musique est fête, ce qui n’exclut pas d’ailleurs une vraie gravité par instants, qu’il s’agisse d’inventer le concept de « mazurka créole », de revisiter seul au piano les « Reflections » de Monk ou de rendre un hommage vibrant à Haïti par un poignant « Eia Haiti » tiré de son Rhizome (2004), disque où il puise d’autres titres : « Madikera », « Plein Sud » ou encore « Manman Dlo ». Le concert se termine avec la participation active du public, qui doit chanter et se soumettre à quelques exercices de danse comme le « baissé bas », à l’appellation très explicite et qui suppose un minimum de souplesse. Une heure de musique qui requinque, en ce début d’automne !

Walter Smith III & Ambrose Akinmusire 5tet – 15 octobre – Chapiteau de la Pépinière

De toute évidence, la programmation de la soirée était savamment conçue pour amener progressivement le public à la prestation finale d’Ahmad Jamal en passant par l’exubérance délirante du Sun Ra Arkestra. Le quintette du saxophoniste Walter Smith III et du trompettiste Ambrose Akinmusire devait par conséquent en être le goûteux apéritif. En réalité, c’est peut-être le meilleur plat qui aura été servi en entrée, avec un combo virtuose et décomplexé dont les deux jeunes leaders ont déjà une belle carte de visite.
Le premier s’est illustré aux côtés de Roy Haynes, Roy Hargrove ou Terence Blanchard, le second aux côtés de Joshua Redman, Herbie Hancock ou Ron Carter. Et même si l’on peut regretter la sonorisation peu flatteuse du saxophone de Smith (une prise de son qui retirait toute son ampleur à l’instrument alors que la trompette, elle, était bien mise en valeur), c’est de la très belle ouvrage, savante et audacieuse. Ce jazz-là, qu’on dit appartenir à « la nouvelle scène new-yorkaise » a la grande classe ; il est brillant et se refuse à brosser le public dans le sens du poil par excès de joliesse. Avec Gerald Clayton (piano), Harish Raghavan (contrebasse) et Justin Brown (batterie), les deux soufflants imposent à la musique un cadre rigoureux mais dont l’exécution très énergique est de toute beauté. Certains leur reprochent de laisser filtrer peu d’émotion : le concert de Nancy a démontré le contraire - à l’image du grand sourire des musiciens. Dommage que cette soirée minutée ait fait tomber le rideau un peu vite : le public était demandeur d’un rappel. Les « anciens » ne pouvaient pas attendre… Pour se consoler de cette fin un peu abrupte, on peut se faire une idée de ce réjouissant spectacle grâce au Live In Paris enregistré au Sunside en juillet 2008 par Walter Smith III.


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Ambrose Akinmusire, Walter Smith III - NJP 2009 © Frédéric Mercenier

Sun Ra Arkestra – 15 octobre – Chapiteau de la Pépinière

Le Sun Ra Arkestra, vaisseau chamarré et joyeusement agité célébrant la mémoire d’un musicien légendaire qu’on trouvait déjà à l’affiche de la première édition de Nancy Jazz Pulsations en 1973 est un groupe tout fou, une bande de gamins délurés et pas forcément jeunes ; il n’était pas initialement programmé mais voilà : les organisateurs n’ont pas voulu casser leur tirelire pour s’offrir Pharoah Sanders - légendaire, mais trop cher… Attention toutefois, malgré la présence de celui qui, à 85 ans, continue de lancer ses flammèches free du haut de son saxophone alto (ou de sa version électronique), le bouillonnant Marshall Allen, aujourd’hui l’Arkestra s’apparente davantage à un big band joyeux et foutraque, roulades et sauts périlleux compris, qu’au mystérieux aréopage « mysticosmique » de Sun Ra et ses invocations planétaires. Même les costumes n’en sont plus vraiment… [10] Qu’importe après tout si cette joyeuse bande s’est un peu éloignée du mystère incontrôlable et charismatique qui intriguait tant chez Sun Ra ; il y a là suffisamment de folie, même contrôlée, pour qu’on sorte agréablement des chemins balisés du jazz : ici, dans les sentiers de traverse, ça tangue, et parfois ça ne roule pas très droit, mais ça avance. C’est bien là l’essentiel !

Ahmad Jamal – 15 octobre – Chapiteau de la Pépinière

Osera-t-on une perception un peu différente de l’opinion dominante sur le concert d’Ahmad Jamal ? C’est entendu : le pianiste, entré dans sa quatre-vingtième année en 2009, est une légende vivante ; et il se glisse dans le rôle attendu d’Ahmad Jamal. Entouré d’un quartet hyper-professionnel [11], il produit le show qu’on lui connaît depuis quelques années. Parfait. Technique impeccable, alternance presque mécanique de séquences aériennes et cristallines et de phrases frappées violemment au clavier, d’une main gauche de fer et dans un exercice irréprochable de la syncope comme marque de fabrique…. le public lui fait une fête sans doute méritée. Mais quelque chose gêne aux entournures dans cette démonstration : l’absence d’imprévu, peut-être ? L’idée que la musique pourrait nous emporter ailleurs, être plus aventureuse. Et un peu plus détachée des contingences commerciales : un quidam monte sur scène avant le début du spectacle annoncer que le nouvel Ahmad Jamal sera dans les bacs dès le lundi suivant…

Denis Colin 5tet – 16 octobre – Théâtre de la Manufacture

On pouvait se demander comment le clarinettiste Denis Colin réussirait la réduction pour cinq musiciens de son magistral Subject To Change, nouveau disque de sa Société des Arpenteurs, enregistré en grande formation avec le concours du saxophoniste Tony Malaby. Interrogation superflue : même en quintet, cette confrérie est à la scène un enchantement de chaque instant et offre un des plus beaux concerts de ces NJP 2009. Pas forcément le plus médiatisé mais un des plus ébouriffants. L’énergie électrique, celle d’un jazz qui pète le feu, est au rendez-vous dès les premières mesures du réjouissant « Hopperation », qui ouvre également le disque. Dès cette introduction festive, une musique libre et mélodique, tour à tour nerveuse, charmeuse, une musique de chant des instruments permet à chacun de se fondre dans ce qui est un vrai groupe, sans sacrifier à la démonstration individuelle appuyée. En subtil coloriste des peaux, Fabrice Moreau, à la batterie - de retour après sa prestation aux côtés de Pierrick Pedron - est efficace et sobre ; Stéphane Kérecki, à la contrebasse, propulse l’ensemble avec discrétion ; Julien Omé, qu’on a pu voir en remplacement du guitariste Pierre Perchaud lors du premier concert de l’ONJ Daniel Yvinec (Around Robert Wyatt), est tour à tour rockeur et créateur d’effets ; invité du jour, mais avec à la clef une probable reconduction de son contrat d’arpenteur (si l’on en croit Denis Colin lui-même), Philippe Sellam, au saxophone alto, est d’un lyrisme souriant et radieux. On connaissait son talent, ne serait-ce qu’au sein du MegaOctet d’Andy Emler ; il nous en donne une preuve supplémentaire grâce à son jeu concis et d’une très grande justesse. Quant à Colin, l’homme réservé, il est plus qu’un clarinettiste habité : âme du groupe, il déroule une bonne partie du dernier disque : un captivant et sinueux « Par cheminement », un émouvant « Chicago Blues For Malachi » [12], un « Complètement sonné » qui raconte un réveil douloureux après de longues fêtes nuptiales au Cambodge. Et pour finir, le très rock « Yes et autres yes » qui finit de conquérir un public pourtant peu connaisseur [13] ! Cette Société des Arpenteurs, on y adhère totalement, on l’intégrerait même volontiers tant elle diffuse autour d’elle de bonnes vibrations. Un vrai coup de cœur !


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Denis Colin, Philippe Sellam - NJP 2009 © Jacky Joannes

Susie Arioli – 16 octobre – Théâtre de la Manufacture

Accordons-nous tout de même un petit coup de griffe… La chanteuse canadienne Susie Arioli n’est pas une déception : il aurait fallu pour cela attendre quelque chose de cette vision apathique et dévitaminée des standards et autres « chansons d’amour plus calmes » [sic]. Ses deux musiciens - pourtant aguerris, à la guitare et à la contrebasse - semblent s’ennuyer ferme et on assiste, a demi somnolent, à une molle promenade où l’absence semble être le maître mot, y compris lorsque la chanteuse s’applique à frotter deux balais sur une caisse claire à peine audible. « I Fall In Love Too Easily », murmure-t-elle, pendant que nous tombons de sommeil… Tous les goûts sont dans la nature, mais un tel niveau de dilettantisme s’apparente presque à un faute professionnelle. Nietzsche disait que la vie, sans musique serait une erreur : Susie Arioli démontre qu’une musique sans vie en est une autre…

Joshua Redman – 17 octobre – Chapiteau de la Pépinière

A priori un peu égarés dans une soirée plus spécifiquement dédiée à la « world music », Joshua Redman et ses deux complices [14] ne ménagent pas leurs efforts pour faire descendre devant la scène un public sagement assis sur les gradins en attendant Khaled. Ils finissent par entendre cet appel convivial et se régalent d’une heure de musique puisant à la fois dans les standards (« Mack The Knife », « Autumn In New York ») et dans des compositions : le très envoûtant « Zerafah », le virevoltant « Soul Dance », deux thèmes sur lesquels Joshua Redman, qui déploie un jeu particulièrement inspiré au soprano, nous rappelle à quel point l’empreinte de Coltrane, plus de quarante ans après sa disparition, reste forte et féconde. Le trio fonctionne à merveille, la complicité entre musiciens saute aux yeux et finit en explosion avec un « Faraway » tout en énergie. C’est un grand musicien – par ailleurs d’une simplicité exemplaire sur le plan humain – qui apporte donc à cette dernière soirée du NJP une ultime heure de grâce.


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Joshua Redman - NJP 2009 © Frédéric Mercenier

par Denis Desassis // Publié le 13 décembre 2009

[130 000 entrées payantes cette année contre 34 000 en 2008.

[2Emily Loizeau à la Salle Poirel ou la soirée reggae au Chapiteau de la Pépinière.

[3Notre choix s’est porté sur sept soirées : trois ou quatre salles proposent un concert simultanément. L’Autre Canal, la Salle Poirel, le Chapiteau de la Pépinière, le Théâtre de la Manufacture, sans parler des fins de nuit au Magic Mirrors. Autant dire qu’il s’agit d’une vision parcellaire, nécessité faisant loi…

[4Avec Mathias Allamane à la contrebasse et Franck Agulhon à la batterie.

[iMiss Soul, Big Boogaloo et Trippin’.

[5Un des animateurs de cette soirée, avec ce doublé !

[6Discrète allusion à Bill Kreutzmann et Mickey Hart, les deux batteurs légendaires du Grateful Dead, groupe historique de la scène musicale californienne de 1965 à 1995.

[7D’ailleurs, quand on demande à Daniel Denis si le monde qui nous entoure l’influence en tant que compositeur, le premier mot qui lui vient à la bouche est « campagne ».

[8Il en va d’ailleurs de même pour tous les membres du groupe

[9Un musicien magnifique et un être humain particulièrement attachant, soit dit en passant.

[10Un voisin de concert fait remarquer que les musiciens ont enfilé de simples tuniques par-dessus leurs vêtements de ville.

[11Manolo Badrena aux percussions et au gilet, James Cammack à la contrebasse et Kenny Washington à la batterie.

[12Dédié son ami musicien américain Malachi Ritscher, qui s’est immolé en signe de protestation contre l’invasion américaine en Irak.

[13Ce soir-là en effet, de nombreux spectateurs étaient venus à l’invitation d’un des sponsors, et certainement plus pour la seconde partie de soirée.

[14Matt Pennman (contrebasse) et Gregory Hutchinson (batterie).