Chronique

Catherine Delaunay

L’Homme des Damps

Label / Distribution : Nato

Il y a, dans la nature même des disques de la maison nato, la volonté de faire documentaire, qu’il s’agisse de Chroniques de Résistance ou de Buenaventura Durruti. Au moins de raconter des histoires sonores en collectif, avec des esthétiques diverses mais toujours convergentes et fusionnelles, dans toutes les acceptions du terme. Il en va ainsi de L’Homme des Damps, le nouvel album de Catherine Delaunay qui elle-même aime bien conter des histoires, témoin son Jusqu’au dernier souffle sur les Poilus de la guerre de 14-18. Qui est cet Homme des Damps ? Octave Mirbeau, poète et écrivain anarchiste, ami de Pissarro et des impressionnistes, qu’on peut ne pas avoir lu mais dont on connaît à tout le moins le Journal d’une femme de chambre, au moins pour les films de Renoir (avec Paulette Goddard !) ou de Buñuel. Et que sont les Damps bon sang ? Un bourg de l’Eure, à 25 km de Rouen, où Mirbeau vécut au confluent de l’Eure et de la Seine.

Avec ce disque, on est au cœur de la mythologie de la maison nato : les orchestres se croisent dans une esthétique chambriste chère à Catherine Delaunay, l’impressionnisme en toile de fond. Ainsi « Lettre à Camille Pissarro » avec Tony Hymas et Pierrick Hardy sur la voix de Nathalie Richard, ou encore le proto-baroque « Image d’Auguste Rodin » avec la sacqueboute de Christophe Morisset et la viole de gambe de Marie-Suzanne de Loye. On pense à Airs de jeux et on aura raison : ce disque est dans la même veine, pétrissant la musique populaire dans l’accordéon diatonique de Timothée Le Net et la Guinguette à Pépée (« Le Père Duchesne ») et opérant des choix plus complexes, comme « Image de Stéphane Mallarmé » où Morisset passe au serpent dans la noirceur des pensées sombres. Quelques touches enfin font songer au travail de l’ARFI (« J’aime tous les révoltés »), visitent le Tahiti de Gauguin avec un équipage celtique (« Vers les îles de Paul Gauguin ») ou invitent des vieux camarades de route (« Célestine » avec Laurent Dehors ou « Dans le ciel de Van Gogh » avec Guillaume Séguron et Davu Seru comme un retour de Pétrichor).

Cette musique ressemble foncièrement à Catherine Delaunay. Elle est joyeuse, elle est colorée, elle est lumineuse. Elle est politique aussi, idéale pour nous faire voir le monde contemporain par les yeux d’un anar du XIXe. Dans sa lecture de l’impressionnisme, on pensera également au travail d’un Mike Westbrook autour de William Blake ou Caspar Wolf. On ne refera pas le vieux paradigme anglais de la maison nato [1] qui offre ici un disque remarquablement intelligent et documenté sur l’Homme des Damps, à jamais lié à la Normandie.

par Franpi Barriaux // Publié le 22 février 2026
P.-S. :

Catherine Delaunay cl, voc, objets), Anamaz, Sébastien Gariniaux, Nathalie Richard, Léo Remke-Rochard, Olivier Thomas (voc), Anthony Cox, Hélène Labarrière, Guillaume Séguron (b), Laurent Dehors (bcl), Marie-Suzanne de Loye (viole), Erik Fratzke, Pierrick Hardy (g), Pascal Van den Heuvel, François Corneloup (bs), Cory Healey, Davu Seru, Jack Dzik (d), Régis Huby, Jacky Molard (vln), Tony Hymas (p),/ Louise Jallu, Timothée Le Net (acc), Sylvain Lemêtre (perc), Christophe Morisset (serpent), Nathan Hanson (ts), Guillaume Roy (vla) + La fanfare des chaussonniers

[1Même si Westbrook, hélas, n’a jamais travaillé pour la maison.