Entretien

John Butcher, le voyageur du son

Rencontre avec le saxophoniste britannique.

John Butcher (c) Andy Moor

Trop rare de ce côté-ci de la Manche, le saxophoniste britannique John Butcher est l’exemple même du musicien qui fait fi des frontières et compose à lui seul une cartographie intime des musiques improvisées mondiales. De l’Autriche au Portugal, de Chicago à Québec en passant par Mexico, rares sont les endroits où son timbre de saxophone si familier n’a pas inscrit son empreinte sans perdre de sa singularité. Récemment, c’est pourtant avec deux Anglais qu’on l’a entendu, avec son trio Last Dream in the Morning, sans que cela soit un retour aux sources, mais davantage une étape supplémentaire dans une carrière cohérente et irréprochable.

English version of this interview is published by our partner London Jazz News.

- John, comment définiriez vous votre carrière ? Pouvez-vous vous présenter ?

A l’école, j’ai pris des leçons de piano. À 18 ans, j’ai travaillé de nuit dans les boulangeries Tip-Top pour me payer un saxophone ténor et j’ai ensuite appris à en jouer en travaillant dans des groupes : des fanfares, des big bands, des compagnies de danse, un groupe d’avant-rock, des ensembles de jazz (standards et free). Au début des années 80, mon envie m’intimait de jouer de l’improvisation libre. Au cours de cette décennie, j’ai beaucoup expérimenté et joué dans des salles situées au-dessus des pubs. C’était une époque très créative, mais il serait exagéré d’appeler cela une carrière.

John Butcher (c) Ariele Monti

Puis... les gens vous écoutent, certains aiment ce que vous faites, certains sont des musiciens qui vous invitent à faire un concert, parfois ça marche, des groupes se forment et finalement vous vous retrouvez à voyager dans le monde entier pour jouer avec des gens extraordinaires. C’est particulièrement poignant d’écrire cela en cette période de pandémie.

- Vous avez commencé votre carrière de musicien assez tard, après de longues études scientifiques. Est-ce que ça change votre vision artistique ? Est-ce que cela a un impact dans votre approche musicale ?

Je pense que la physique et la musique répondent à des besoins différents, bien que j’apprécie l’aspect exploratoire des deux. Elles impliquent toutes deux d’essayer d’atteindre ce qui se cache au détour d’un chemin.

Une grande différence, cependant, reste qu’avec la musique, vous pouvez essayer de créer votre propre monde - alors qu’avec la physique, vous devez être d’accord avec celui qui semble déjà exister.

- Pour beaucoup, vous êtes l’incarnation du musicien européen : vous jouez avec des Belges, des Allemands, ou encore des Portugais. Vous avez fait partie de Powechsel. Est-ce que vous constatez une sorte d’unité dans la musique improvisée européenne ?

C’est presque un paradoxe, bien que je pense que c’est une force : les musiciens qui s’intéressent à l’improvisation collaborative sont généralement des individus de forte volonté avec des personnalités musicales assez uniques.
Le pays, la culture, la génération, la race et le genre sont autant d’éléments qui apportent d’autres variations. L’unité doit donc résider dans le désir commun de parvenir à élaborer une musique collective et spontanée. Mais une musique qui permet à votre propre musique et à votre histoire d’entrer en scène.

J’ai joué lors d’une Company Week organisée par Derek Bailey en 1992, et je me suis retrouvé sur scène, pour la première fois, dans un trio avec Reggie Workman et Jin Hi Kim (joueuse de komungo, NDLR). J’ai pensé « Comment cela va-t-il marcher »... mais ça l’a fait, et je crois que cela montre à la fois le mystère et la valeur de cette méthode, voire de ce mode de vie.

J’aime faire des pièces qui ont trait aux musiciens et non aux instruments

- Cela s’arrête-t-il à l’Europe d’ailleurs, puisqu’on vous croise également avec des Japonais ou encore les Canadiens de GGRIL ? Comment avez vous travaillé avec les Canadiens ?

Concernant GGRIL, j’ai été invité à composer une pièce pour eux - une vingtaine de musiciens, basés à Rimouski, une petite ville du Québec francophone. Cette œuvre fait appel à l’improvisation, mais pour les grands orchestres je préfère avoir une structure ou des plans imposés, et j’aime faire des pièces qui ont trait aux musiciens et non aux instruments. Je devais travailler rapidement, en composant à mesure que j’apprenais à les connaître musicalement. J’ai fait quelque chose de similaire à Mexico avec le groupe CEPRO. C’est délicat quand tout le monde parle une autre langue. Souvent, au Japon, je n’arrive pas à communiquer verbalement avec mes partenaires de jeu, donc tout se négocie par le son lors de l’interprétation.

John Butcher (c) Cristina Marx

- Vous êtes également proche d’une certaine scène étasunienne, notamment avec Joe McPhee ou Fred Lonberg-Holm. On peut citer également Matthew Shipp, avec qui vous avez enregistré un récent The Clawed Stone. Voyez-vous aujourd’hui encore des différences et des similitudes entre cette scène américaine et notre continent ?

En fait, l’Américain avec lequel j’ai le plus travaillé est le percussionniste Gino Robair, de San Francisco. Il est difficile de parler d’une scène « américaine » car il y a déjà un grand contraste entre, disons, la côte ouest, Chicago et New York. Je trouve une attitude plus expérimentale sur la côte Ouest, par exemple. Dans l’ensemble, je préfère penser en termes de musiciens individuels. Tous ceux que vous mentionnez sont des collaborateurs fantastiques et leur singularité créative est plus perceptible que leur ressemblance avec les Américains.

Je suis sûr que les combinaisons de vents et de percussions remontent à des milliers d’années

- Avec Last Dream in The Morning, vous retrouvez une formation strictement anglaise (John Edwards à la contrebasse, Mark Sanders aux percussions). Vous avez joué avec Phil Minton ou encore Fred Frith. Quel regard avez vous sur la scène anglaise ?

C’est très artisanal. Il n’y a jamais eu beaucoup d’argent, donc les gens créent leurs propres opportunités et j’aime à penser que la créativité prime sur les affaires. Financièrement, ça peut être difficile de subsister en tant que musicien à Londres, mais cela permet de réaliser que la musique doit avant tout être sa seule récompense, sinon on abandonne.
Récemment, le Café Oto a eu un effet très positif grâce à son soutien aux musiques de marge.

- Votre jeu puissant, assez physique, est reconnaissable rapidement ; vous avez joué avec des puncheurs comme Thurston Moore, Joe McPhee, Keiji Haino ou Otomo Yoshihide. Vous aimez également les duos. Est-ce que le rapport de forces est important dans votre créativité ?

Voilà 35 ans que mon premier disque est sorti et je dirais qu’une grande partie de ma musique se situe à l’extrémité « chambriste » de la gamme. Mais j’aime entendre la sensibilité du musicien aux limites de son instrument et certains (comme tous ceux que vous mentionnez) ont une GRANDE dynamique. Il y a environ 20 ans, j’ai commencé à travailler avec le guitariste Andy Moor (de The EX) et il a besoin d’une certaine puissance pour obtenir son SON. J’ai développé des façons de jouer avec ce genre d’énergie sans, je l’espère, retomber dans les clichés du saxophone musculeux.

- Par ailleurs, de Mark Sanders à Gerry Hemingway, vous appréciez travailler avec les percussionnistes inventifs, tout en gardant la même énergie...

J’aimerais ajouter Ståle Liavik Solberg et Paul Lovens à votre liste... Je suis sûr que les combinaisons de vents et de percussions remontent à des milliers d’années. Cela semble si élémentaire ! Et j’aime les percussionnistes qui pensent de manière timbrale et tonale en même temps que le ressenti rythmique. Tout est possible, des masses sonores gigantesques aux filigranes entrelacés.

- Quelles sont vos influences majeures ? Avec qui souhaiteriez vous enregistrer, que vous n’auriez pas encore croisé ?

La plus grande influence vient des personnes avec lesquelles j’ai choisi de jouer. Je suppose qu’à tout moment, il y a un groupe changeant d’environ 50 personnes dans le monde entier avec lesquelles j’apprécie de travailler, et j’ai l’occasion de le faire toutes les quelques années. De nouveaux contacts se nouent et certains s’effacent, mais c’est ce flux qui permet à la musique de rester fraîche et vivante. 

Une liste de musiques et de musiciens que j’aime pourrait montrer un point de vue différent sur certaines influences, mais elle serait très longue et probablement assez incohérente. Cette semaine, j’ai particulièrement apprécié d’entendre Lester Young, Iannis Xenakis, Roza Eskenazi, Annea Lockwood, Albert Ayler, Rhodri Davies, Blind Willie Johnson et Archie Shepp.
Les futurs projets d’enregistrement - hmm - des duos avec Keith Rowe, Okkyung Lee et Louis Moholo, pour n’en citer que trois.

- Quels sont vos projets à venir ?

Peut-on vraiment en avoir ? Il y en a tant qui ont été annulés. Je commence à travailler sur une commande pour écrire un morceau pour un groupe de 15 personnes au festival de musique contemporaine de Huddersfield - maintenant reporté à novembre prochain. Mais l’activité prévisible est surtout basée sur l’enregistrement. Chaque mois depuis mai, je mixe et publie numériquement (sur Bandcamp) un enregistrement de concert inédit pour une série intitulée « The Memory of Live Music ». Une série de 5 LP d’enregistrements réalisés à Berlin l’année dernière sortira début 2021, ainsi qu’un CD en trio avec Barre Philips et Ståle Liavik Solberg. J’ai la tête pleine de groupes avec lesquels je veux faire des concerts - voyons quand le monde le permettra.