Chronique

Daniel Erdmann et Christophe Marguet

Together, together !

Daniel Erdmann (ts), Christophe Marguet (dms)

Label / Distribution : Abalone / L’Autre Distribution

Cela fait presque quatre ans que Daniel Erdmann et Christophe Marguet travaillent en duo - une formule saxophone/batterie relativement rare malgré les grandes associations qui ont coloré leur univers, et dont ils se réclament (Archie Shepp & Max Roach, John Coltrane et Rashied Ali, Dewey Redman & Ed Blackwell). Leur musique prend donc racine dans ces dialogues « historiques » marqués par l’urgence et la tension, mais ils replacent l’engagement physique qui les a tant influencés dans un contexte qui leur est propre, usant d’un vocabulaire et de modes de jeu plus proches du jazz européen contemporain que des recherches débridées qui constituaient une frange restreinte de la Great Black Music. Ils en retiennent ainsi l’essence et en construisent de nouveaux, personnels et actuels. En marge de cette collaboration au long cours, chacun a pu affûter sa réactivité, sa faculté d’absorber le jeu de l’autre pour nourrir le sien, au sein de divers groupes, parfois à l’initiative du saxophoniste. Cela les a amenés, en compagnie du contrebassiste allemand Johannes Fink, à jouer en quartet avec Heinz Sauer, Yves Robert ou Joachim Kühn.

C’est avec à leur actif ce solide passé commun qu’ils sont entrés en studio avec quelques compositions maison et quelques partitions de standards. Il en résulte un disque où l’accent a été mis sur l’échange entre les deux instruments et leur complémentarité : la formule peut paraître ascétique sur le papier mais en réalité, elle permet de travailler en profondeur sur la manière de croiser rythme et mélodie. La batterie se doit alors de chanter ; quant au saxophone, il revêt inévitablement une dimension rythmique par la multitude des possibilités de placements qui s’offrent à lui. La musique se fonde sur la perméabilité du dialogue et la possibilité d’emprunter des directions inattendues. On accepte mieux les détours quand on voyage léger. C’est peut être cette souplesse, cette mobilité, qui est à l’origine de l’étonnante diversité des pièces proposées. Ainsi que le talent, bien sûr. Car il faut avoir du fond et un son pour donner de l’ampleur à des compositions parfois minimalistes, tel le court titre d’ouverture, « One Rhythm, One Melody », au long duquel les notes feutrées d’Erdmann s’égrènent tranquillement sur une rythmique simplifiée à l’extrême, simple caresse des balais sur la caisse claire. Il faut en avoir, des choses à dire, pour donner dans ce contexte des versions passionnantes de titres jadis parés d’atours luxueux, ou pour reprendre les compositions personnelles avec une aridité - en partie due à la simple suggestion de l’harmonie - compensée par l’appétit des musiciens et le foisonnement de situations de jeu.

Le son du saxophoniste est splendide ; ses déploiements mélodiques s’étirent en méandres aux courbes sans cesse redessinées tandis que le batteur phrase avec aisance et pulse avec grâce, exploitant une palette de sons élargie par divers objets (cymbales disposées sur ses peaux, timbales, grelots…). Chacun des deux possède, en plus d’une belle personnalité d’instrumentiste, un univers bien à lui, que ses compositions mettent en lumière. Il se trouve que ces univers sont tout à fait compatibles, d’où la cohérence du répertoire. Erdmann rend hommage à Dewey Redman, Marguet apporte une composition qui rappelle l’écriture de Paul Motian (« Sur le fil illuminé »). Ils reprennent Duke, Billy Strayhorn, délivrent de courtes improvisations… créent, en un mot, un petit monde qui leur ressemble et nous séduit.