Scènes

Jazzdor Strasbourg - Berlin 2015

Compte rendu de la 9è édition du festival


Photo © H. Collon

Bientôt dix ans que Strasbourg - Berlin, organisé par Philippe Ochem et toute l’équipe de Jazzdor, fait entendre les musiciens français de jazz dans certains de leurs répertoires les plus aboutis, et les met en présence de leur collègues allemands pour des rencontres qui ne restent pas uniques. Et le public berlinois est présent !

BERLIN, 2007 - 2015

Le premier « Jazzdor Strasbourg - Berlin » date d’octobre 2007. Je me souviens d’avoir découvert cette ville avec enthousiasme, tant - surtout dans les quartiers de l’ancien Est - elle laissait voir son désir d’inventer, de construire et pour tout dire de vivre après tant d’années de souffrance (une guerre, suivie d’une rude occupation). J’avais utilisé à l’époque l’expression de « ville trouée », tant il était manifeste en effet que d’une part, cette capitale n’avait pas vraiment de centre mais plutôt une bonne dizaine de pôles d’attraction, laissant entre eux des vides immenses, et que d’autre part les débuts de la reconstruction laissaient apparaître des trous réels dans le paysage. Comme en plus, Berlin compte énormément d’espaces verts, et que c’est une capitale immense, l’impression globale était celle d’une ville où il y avait encore des places à prendre. Et de fait, les loyers étaient très bas, les artistes et les étudiants étaient nombreux.

Près de dix ans plus tard, l’impression a changé. L’Est n’est plus qu’un (mauvais) souvenir, et les signes mêmes de son existence se sont effacés ou sont devenus objets du commerce international. Les petites boutiques ont fermé qui faisaient leurs choux gras des bribes du mur ou des colifichets de la RDA, et l’idée même d’une manifestation d’ostalgie [1], comme en 2008 au moment du concert de « Das Kapital », manifestation qui fut violemment réprimée, est totalement impensable. L’unité règne, la reconstruction va de plus belle, les immenses grues dominent la ville (en particulier « Mitte »), les architectes s’en donnent à coeur joie et ce qu’ils réalisent est magnifique. Mais les trous se referment, les espaces se réduisent, les loyers augmentent, les artistes et les étudiants vont se faire voir ailleurs (quartier Neukölln). Le désir s’estompe et fait place à la jouissance. L’impression de liberté va bientôt s’éclipser face à la liberté d’entreprendre.


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Donkey Monkey, Eve Risser Photo © Hélène Collon

MARDI 2 JUIN

Je retrouve Daniel Erdmann et Christophe Marguet à Roissy, et nous « convolons » vers Berlin où ils doivent jouer le soir-même. Le trio prévu avec Henri Texier sera modifié car Henri est indisponible. Il sera remplacé par Johannes Fink. La musique sera celle qui résulte, à l’origine, d’un travail effectué en duo, et qui doit se prolonger sur disque avec trois contrebassistes, Henri Texier, Claude Tchamitchian et Steve Swallow. De fait, et à part en fin de concert une composition de Texier, des œuvres communes à Christophe et Daniel, plutôt mélodiques, assez dans l’esprit de celui avec lequel elles sont prévues, des cellules thématiques simples qui sont l’occasion de se complexifier en jouant, ce qu’Erdmann et Marguet aiment visiblement. Bon concert, devant une salle attentive et bien fournie.

Charlotte Greve (as) n’est pas spécialement connue chez nous, c’est donc une découverte. Elle a invité Antonin-Tri Hoang (as), et joue en compagnie des musiciens de son quartet habituel « Lisbeth Quartett », Manuel Schmiedel (p), Marc Muellbauer (b) et Moritz Baumgaertner (dm). D’emblée la rencontre se fait, la musique prend : unissons d’altistes en chasse, contrepoints, questions et réponses. Le sentiment d’une belle liberté, fondée sur des habitudes, de la connivence, une belle écriture qui laisse la place à l’inouï. Antonin s’y glisse avec délectation, sa partenaire d’un soir en est manifestement ravie, on atteint parfois une qualité de suspens qui fait penser au quartet de Wayne Shorter. Déjà présente sur les lieux pour répéter et travailler son concert du lendemain, Alexandra Grimal n’en perd pas une miette.

MERCREDI 3 JUIN

Petit déjeuner en compagnie de Christophe Marguet, puis Alexandra Grimal. Je la questionne sur sa parenté : elle est la petite fille de Pierre Grimal, spécialiste de la civilisation romaine, et la fille de Nicolas Grimal, égyptologue. Je connais les deux, mais surtout son grand-père. J’ai été latiniste…

Après une journée fraîche, quelques disques glanés dans la minuscule boutique située au 48 Kastanien Allee, qui ouvre plus ou moins à 13h00. Quand le patron n’est pas là (souvent), une employée vous permet d’accéder au premier étage (désordre total) où il vous est loisible de chiner en paix dans quatre bacs de musique classique à un euro pièce. Je me régale avec des pochettes incroyables datant des années 50 et issues de la production de la RDA.

Eve Risser (piano, chant) et Yuko Oshima (dm, electronics, chant) forment Donkey Monkey. Impressionnant. Pour qui en serait resté à la diffusion partielle de leur récent concert à Brème, c’est une occasion de plus de se rendre compte que rien n’égale, même de loin, le direct. La batterie de Yuko, il faut l’avoir prise dans le corps, et la musique que les deux femmes déploient avec jubilation est d’une force peu commune. C’est un parcours dans ce qu’il y a de plus vif dans le rock, la pop music, la contemporaine et ses mardis, voire le jazz qui, non seulement n’est pas absent, mais fait même le lien entre toutes ces cultures. Qui vous sont offertes sans la moindre pédanterie. Au passage, des hommages à Ligeti, Carla Bley, et au blues version japonaise. Une alternance de pièces brillantes, fortes, qui touchent parfois à une dimension dramatique. Autant dire un magnifique concert, très apprécié d’un public venu en nombre.

Julia Hülsmann (p) est à la tête d’un excellent trio de jazz moderne avec Marc Muellbauer (b) et Heinrich Köbberling (dm). Alexandra Grimal est l’invitée de ce trio, elle se glisse dans la musique de la pianiste ou du contrebassiste avec l’aisance apparente (et probablement réelle) d’une musicienne rompue à toutes les figures de style, mais surtout avec un mélange de douceur et d’espièglerie qui fait plaisir à voir, et à entendre. Le trait n’est jamais ni fort, ni forcé, tout est fluide malgré les risques pris, et ils sont nombreux.

Fin de soirée splendide : je tiens la Loving Suite pour Birdy So de Roberto Negro pour une des œuvres essentielles de ces dix dernières années. L’état de grâce pour un pianiste qui a trouvé sa place dans le Tricollectif, « drive » un excellent trio, compose et arrange, le tout avec une facilité probablement apparente et, sans doute, énormément de travail. Les textes de Xavier Machault, qui parcourent avec justesse et liberté le champ des aventures et mésaventures de l’amour, joints à ce qu’on peut de toutes façons appeler une bonne rencontre, lui ont inspiré cet opéra de poche (la poche, c’est pour l’instrumentarium, encore que…) dont les différents numéros nous mènent de la tendresse au rire en passant par l’ivresse, la déprime, et le trou noir de la mélancolie. Une œuvre risquée. Que le pianiste assume, parfois en prolongeant ses solos et son martèlement jusqu’à friser l’excès - excès d’engagement, j’entends - et que la chanteuse Elise Caron figure et transfigure en chaque occasion, avec des regards pour chacun, un abattage énorme, un humour confondant. Sa réécriture du numéro « Champagne » en allemand avait de quoi vous pousser à la crise de rire, en tous cas je m’y suis laissé aller. Et quand elle reprend quasiment le ton que prenait Charlie Chaplin dans Le Dictateur pour incarner Hitler et ses discours, on se rappelle soudain qu’on est à Berlin…

JEUDI 4 JUIN

Daniel Erdmann nous ayant dit que le quartier à visiter était Neukölln, on file donc à Neukölln. On verra bien si on y trouve un Neukölln concert… En fait, au fur et à mesure que les quartiers « à la mode » se remplissent, artistes et étudiants cherchent des lieux aux loyers moins élevés. Ce quartier convient, encore peu prisé de par la présence d’une population immigrée d’origine turque. Couleurs « flashy », vitrines habituelles, ici on consomme comme partout ce qui découle des technologies actuelles, et puis l’on se restaure. J’apprécie surtout le soleil et la fraîcheur de la matinée.

Retour vers la « Kulturbrauerei », vaste lieu en briques rouges, friche industrielle de luxe où se déroule le festival. Ce soir, Petite Vengeance d’abord, un duo (la formule batterie / instrument mélodique se répand) entre Raphaël Quenehen (saxes, cornemuse, divers objets) et Jérémie Piazza (dm, g) entendu à son avantage au Mans il y a peu. Renseignements pris, Piazza ne fait pas une fixation sur Gene Krupa, qu’il connaît et apprécie ; à tout prendre il se revendiquerait tout autant de « Papa » Jo Jones et même de Joey Baron ! Je lui signale un autre rapprochement qui m’est venu (mais ce genre d’idées ne vient qu’aux très anciens, capables de délirer en toute quiétude) entre Gene Krupa et le multi-saxophoniste assez expressionniste avec qui il a beaucoup joué en trio, Charlie Ventura. Le concert de Berlin aura été excellent, intense, vivement applaudi, et il ne reste que quatre CD à la disposition des deux musiciens ! Une version longue et bien contournée de « Lonely Woman », la belle chanson mexicaine, et les autres morceaux, auront introduit la soirée dans le plaisir de jouer.


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Raphaël Quenehen © Hélène Collon

Equal Crossing est le nom du nouveau quartet de Régis Huby, avec Marc Ducret (g), Michele Rabbia (perc, dm, electronics) et Bruno Angelini (p, claviers). Une écriture dense mais ouverte, qui fait toute sa place aux sonorités électriques sans en faire un prétexte, et qui se (dé)compose en quatre mouvements, dont le dernier, tout en suspension, laisse l’auditeur dans un climat apaisé. Chaque instrumentiste trouve (et trouvera) sa place dans cette œuvre qui n’en est qu’à ses débuts. La nuit étant déjà bien avancée, Simon Tanzler (vib) a invité Geoffroy de Masure (tb) en compagnie de ses habituels compagnons Otis Sandsjö (ts), Igor Spallati (b) et Tilo Weber (p). Une musique plutôt fermée, qui a tendance à être plus intéressante dans ses moments de liberté, comme il se doit.

VENDREDI 5 JUIN

Déjà l’ultime soirée en vue. Reste à profiter de ma présence à Berlin pour un achat devenu traditionnel : la paire de Birkenstock qui me sert tous les jours pendant une année entière, dont le modèle - heureusement - n’a pas varié depuis des années. Et pour ce faire, se rendre du côté d’Alexander Platz…

À Kesselhaus, on s’apprête pour la dernière soirée. On va rester ce soir en grande partie sous le signe de la lutte : Mingus, sa véhémence, la violence de sa révolte, mais aussi la plainte qu’il porte et qu’il chante. Paul Rogers (b),Fabien Duscombs (dm) et Robin Fincker (ts, cl) assument cette double dimension avec force et liberté. J’ai déjà parcouru cette histoire avec eux quatre fois, et ce soir encore je partage avec ravissement l’aventure. « Auditive Connection », Anil Eraslan (cello, comp), Jeanne Barbieri (voix, electronics), Gregory Dargent (g), Frédéric Guérin (dm) fait entendre une musique encore en plein développement, mais déjà d’une très juste mise en place. Avec le « Supersonic » de Thomas de Pourquery (as), on revient au combat, et à la tendresse de cet appel à la vie (chez Thomas). Prendre Sun Ra sur ce versant est un geste fort. Pas évident de mettre tout ce cœur dans une musique qui était certes un peu folle, mais beaucoup plus réfléchie qu’on ne croit. De Pourquery et ses partenaires (Edward Perraud, juste dans l’alignement !) donnent ce qu’ils ont et ce qu’ils sont. Un symbole que partage le public, enthousiaste, et qui annonce - au moins - la dixième édition du festival, l’an prochain.

CONCLUSION : LA DIFFUSION DU JAZZ DE FRANCE À L’ÉTRANGER

Les frontières sont, dans le champ artistique, d’une résistance extrême. Pas besoin de poser des interdits ou de réglementer. Chacun consomme ce qu’il a au pays, sauf cas très rares d’artistes devenant ainsi « internationaux ». Sinon, pourquoi aller chercher ailleurs ce qu’on a déjà à la maison ? C’est à l’aune de cette évidence qu’il faut juger des (rares) tentatives d’exporter la production artistique française. Dans le champ du jazz, on connaît donc « Jazzdor Strasbourg - Berlin », 9è édition et on espère que ça va durer, et puis « Una Striscia di Terra Feconda » à Rome (fin juin cette année). Signe que le « jazz de France » est à un sommet, la toute récente édition de « JazzAhead » à Brème, consacrée à notre pays et où la « French night » et la « French touch » ont séduit les plus endurcis et conquis les plus rétifs. Philippe Ochem conduisait d’ailleurs la délégation française de l’association AJC, ce n’est pas un hasard. Travail de très longue haleine, il faut sans cesse remettre l’ouvrage sur le métier. Berlin est une ville où les propositions artistiques sont très nombreuses. Il est donc d’autant plus réjouissant de voir comment l’événement a « prise » sur le quartier, et sur la ville. Le réel c’est ça : que les choses reviennent à la même place.

par Philippe Méziat // Publié le 8 juin 2015

[1On appelait ainsi le regret d’avoir vu disparaître Berlin-Est et la RDA, au prétexte que l’ancien régime totalitaire assurait un minimum de revenus à tous.