Scènes

Daniel Zimmermann au Moulin à Jazz

Concert en quartet le 24 janvier au Moulin à Jazz de Vitrolles


Enfin du swing et du groove au Moulin à Jazz ! Non pas que nous soyons rétifs à toute forme de dissonance : après tout la quinte bémol en est une, encore que dans le free on s’écarte davantage. Mais parfois, les bonnes vieilles pulses ternaires qui tachent et le bon son funky qui colle sous les bras, il n’y a rien de tel. C’est ce message qu’est venu nous délivrer le tromboniste Daniel Zimmermann dans un Moulin à Jazz plein comme un œuf, poussé par un gang d’affamés de la note bleue.

D’emblée, le premier titre, « Mr Squale », donne le ton presque burlesque de ce show. Il s’agit, dit le leader, du récit d’un apéro, ou « de l’art de retrouver un ami quand tout va mal ». On savait Jérôme Regard accro à la Motown : ici, une ligne que pourrait avoir proposée James Jamerson tient les murs de la maison, entre la batterie folle de Julien Charlet et la guitare volontairement titubante de Maxime Fougères. Du groove et du blues ? Oui, mais avec un sens exacerbé de l’harmonie.

Une ballade en second morceau, histoire de vérifier qu’on a bien le public dans sa poche : « Open Letter to Charles », en hommage à Mingus. Les compères du tromboniste organisent un son orchestral au service d’une mélodie des plus prenantes, qu’on a envie de chanter. Le guitariste nous y encourage par une jolie enfilade d’arpèges avant de passer le relais au leader par une paraphrase du thème, joué tutti à l’unisson. Frissons garantis. « Reggatta De Bones » : un hommage à Stewart Copeland, batteur d’un groupe de vaches (comme dans « mort aux »). Evidemment, une rythmique impaire, un groove expérimental à je ne sais combien de temps. Un charley volubile tient langue à une guitare volontairement discrète, pendant que l’impro de trombone installe un chant de nostalgie. En même temps, la respiration puissante de la contrebasse ramène de l’humour. Oui, c’est burlesque.


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Photo © Gérard Tissier

Toujours ce chant entre plainte et joie dans la composition suivante, « Nos funérailles ». Le début du thème évoque une paraphrase de « Stella By Starlight ». Les mailloches renforcent le ton sépulcral et orchestral, le trombone hurle à la mort, mobilisant toutes les ressources d’une gamme orientale pour nous transporter dans l’au-delà. Et le pire, c’est qu’on y croit. « Mamelles » clôt le premier set. La guitare de Fougères suinte la modernité, tissant avec la basse un motif aux accents rock pendant que le trombone et la batterie, tout en call and response, lorgnent vers la tradition.

Changement de sourdine pour le second set, mais même volonté de proposer des oxymores. On admirera le sens de la nuance de « Flying Pachydermes », écrit « pour une horde de trombones », dixit Zimmerman qui, pourtant, loin de faire la brute, agrémente le chorus de guitare de voicings de plus en plus métalliques. Beau trois-temps, ensuite, que ce « Mademoiselle » introduit par un duo trombone / contrebasse et conclu par un chorus de guitare utilisant toute la palette de l’instrument, en passant par un émouvant solo du maître Jérôme Regard. Et voici, écrit au retour d’un périple en Afrique Noire, « Taxi Noche in Yaoundé », en mode « énergie, stress intense et grand n’importe quoi » : un beat afro évident et une basse plus percussive que jamais, une batterie polyrythmique et des riffs de guitare entêtants, le tout en roue libre. « Jour de fête » en rajoute dans le burlesque, faisant naître des images de convivialité.

La série de compos s’achèvera ce soir là par « Komodo Dragons Attack Wall Street », façon « fin du monde » : on est téléporté dans un New York façon comics rappelant les expérimentations soul d’Isaac Hayes, notamment sur la B.O. de Shaft, ou bien encore le funk expérimental des premiers Earth Wind & Fire période « Sweet Sweetback’s Badass Song ». Un solo de batterie vient opportunément rappeler que le gang ne fait pas que dans la récitation des morceaux sortis sur l’album Bone Machine : Charlet syncope à qui mieux-mieux, avec le soutien d’une basse qui plante des poteaux, pour rebondir sur du swing et pour, finalement, mieux revenir à un groove « colemanien ». Une reprise d’un morceau de Franck Rosolino, tromboniste californien au sale destin, en guise de conclusion. Pour l’occasion, Zimmermann se fait chanteur. Enfin du swing à Charlie Free.