Chronique

Danielsson, Dell, Landgren

Salzau Music on the Water

Lars Danielsson (b), Christopher Dell (vib, voc), Nils Landgren (tb)

Label / Distribution : ACT/Harmonia Mundi

« Ils ont embrassé l’aube d’été ».

Lundi 4 juillet 2005, « l’eau était morte ». Il était très précisément cinq heures du matin et « rien ne bougeait encore au front des palais », quand Christopher Dell et son vibraphone, Lars Danielsson et sa contrebasse, Nils Landgren et son trombone s’installèrent au lever du soleil sur le « promontoire » de Salzau afin de débuter un concert improvisé. Salzau Music on the Water est le témoignage sonore et « live » d’un moment auquel seuls quelques lève-tôt eurent le privilège d’assister. Comme par magie, le disque est parvenu à capter ce moment singulier. Difficile de ne pas penser au poème de Rimbaud tant les trois compères ont, semble-t-il, « embrassé l’aube d’été ». Comme le poète, les musiciens se font les maîtres du silence [« Enfance »] et livrent la musique savante qui manquait à notre désir [« Conte »].

Le disque se subdivise en onze pièces qui oscillent entre deux et dix minutes et ne forment qu’un long serpent charmant et homogène. Sur « Part II », quand le trio s’agite au rythme de la nature, la « wasserfall » peut s’écheveler, et comme dans « Aube », on ne sait plus qui, de la nature ou du trio, réveille l’autre. Parfois des voix s’échappent, primales, dans « Part IX », telles un murmure ou un Glenn Gould laissant vibrer ses cordes vocales au rythme des Variations Goldberg. Une musique liquide et limpide qui allie luxe et volupté et s’apaise, tout en lyrisme, sur « Part IV », pour se confondre avec le chant des oiseaux matinaux.

Chez les trois Scandinaves, homogénéité sait aussi rimer avec diversité : sur « Part V » et sa walking bass, on pense à Ascenseur pour l’échafaud, ou plutôt à un résumé réussi de l’histoire du jazz, le morceau se terminant sur un silence d’oiseau. Justement, on pourrait penser que ce genre de musique ne sert que d’accompagnement agréable, telle une « musique d’ascenseur » en plus chic – mais non : translucide comme les beaux lacs, elle doit sa qualité à une grande profondeur : les lacs qui semblent calmes sont en proie à un mouvement incessant, mais imperceptible. La musique de Dell, Danielsson, Landgren, légère et pleine de brise(s), progresse par vagues caressantes : le « Part XI » final, par exemple, prend un accent « pop », mais se conclut sur un texte récité avec vigueur par Christopher Dell – les frontières entre les styles se brouillent alors sur l’onde allemande. Une musique sereine (peut-être un peu trop : sur « Part VII », les musiciens semblent laisser couler nonchalamment leurs notes).

Difficile de distinguer une personnalité tant les trois musiciens s’entendent (dans tous les sens du terme) à merveille. Il faut néanmoins saluer le gracieux mariage des instruments, mené par le son particulier, étouffé et chaleureux, de Nils Landgren. Ses mélodies simples et efficaces prennent de la consistance grâce au jeu subtil et minutieux de ses deux compères.

Salzau Music on the Water est le genre de disque dont presque personne ne parle, le bijou oublié qu’une poignée d’heureux possesseurs conserveront dans leur discothèque comme un délicieux secret. Mais laissons la musique parler d’elle-même…

« Au réveil il était midi. »