Chronique

Das Kapital

Ballads & Barricades

Edward Perraud (d), Daniel Erdmann (ts), Hasse Poulsen (g)

Label / Distribution : Quark

Hanns Eisler, vous connaissez ? Non ? Si : vous avez forcément entendu sa musique, même si vous n’avez pas retenu son nom. La B.O. de Nuit et Brouillard d’Alain Resnais, c’est lui. Celle de Kuhle Wampe, le film quasi mythique co-écrit en 1931 par Bertold Brecht, c’est lui aussi. Et si cela ne vous dit toujours rien, sautez directement à la plage 4 de l’album : « Die Moorsoldaten ». Le « Chant des Marais », cet hymne des camps de concentration que vous connaissez forcément, n’est certes pas d’Eisler, mais c’est lui qui l’a adapté et porté à la scène dès 1934.

Moins connu en France que son contemporain et ami Kurt Weill (est-ce parce qu’il n’a pas vécu à Paris, ou à cause de son parcours politique ?), Eisler a porté une conception de l’art engagé proche de celle de Brecht, née d’une époque de bruit et de fureur. Exilé dès les années 1930 aux USA qui, dix ans plus tard, l’expulsent pour « activités anti-américaines », il s’installe en RDA où, en dépit d’un engagement communiste de longue date, la censure s’abat à nouveau sur ses œuvres : trop militant pour l’Ouest, trop avant-gardiste pour l’Est. Elève de Schönberg, il cherche toute sa vie à composer une musique savante et moderne qui soit accessible au peuple. Un art porteur des valeurs qu’il a toujours défendues : progrès et solidarité.

Personnage et musique éminemment sympathiques, donc, pour les trois agités de Das Kapital qui lui rendent ici un hommage appuyé et fraternel. Daniel Erdmann, issu du Conservatoire Hanns Eisler à Berlin, a copieusement fréquenté ses partitions ; les deux autres sommets du triangle se mettent à l’ouvrage avec une frénésie gourmande. Très, très loin de tout démarquage, ils décortiquent les compositions, les débarrassent de leur gangue historique et leur insufflent une nouvelle vitalité qui les rend présentes, palpitantes et plus fortes que jamais.

Ainsi, « An Den Deutschen Mond », une valse en mi majeur de 1920 qui s’accompagnait à l’orgue de Barbarie, devient une bossa-nova en ré mineur qui ouvre l’album en ondulant langoureusement sous les doigts d’un saxophoniste au feulement velouté.
« Vom Sprengen des Gartens », à l’origine une sorte de lied post-Hugo Wolf, reste ternaire... mais comme une valse swing dynamitée de l’intérieur par de subtils décalages rythmiques entre batterie et guitare et par l’utilisation du sax ténor dans un rôle et un timbre proches du baryton. Tout cela lui communique un étrange groove chaloupé, addictif.
« Einheitfrontslied », que vous reconnaîtrez pour l’avoir entendu sur le premier album du Liberation Music Orchestra de Charlie Haden (« Song of the United Front »), était une marche tout ce qu’il y a de plus classique en 4/4. Flanquée d’une rythmique en 7/8 aux sonorités punk (Hasse Poulsen rauque autant que rock, Edward Perraud frénétique), propulsée par les envolées improvisées d’un saxophone au son râpeux, elle exhale un esprit de résistance frondeur qui décape les poncifs militants.

Même s’il est passionnant pour qui se livre au jeu du « avant-après », même s’il a le mérite de vous faire redécouvrir un compositeur en le débarrassant de la poussière accumulée par cinquante ans d’hommages plus ou moins sincères, Ballads & Barricades n’en est pas moins hautement recommandable en tant qu’objet musical « en soi ».
La cohésion du trio, la cohérence de son propos ne font désormais aucun doute : pas de star, pas de leader mais un projet collectif... osera-t-on « collectiviste » ? Et avec ça, entre les trois, des points communs à n’en plus pouvoir : la maîtrise instrumentale, cela va sans dire - et encore mieux en le disant -, la référence aux fondamentaux classiques et l’irrévérence avec laquelle ils les moulinent, l’esprit iconoclaste qui marie rythmiques caribéennes et mitraille punk sur « Ohne Kapitalisten Es Geht besser » (ah ces titres...) et le respect, le déchirement pudique qui parcourent « Hotelzimmer 1942 », irriguent « Die Moorsoldaten » sans le noyer.

A l’image de la photo de sa pochette [1], Ballads & Barricades balance entre deux pôles : destruction et vie, joie et gravité. Au milieu de cela, le plaisir évident de trois musiciens qui savent exprimer ensemble, dans un projet unique, une vision commune du monde, de l’art et du politique. « L’histoire ne fait rien, c’est l’homme, réel et vivant, qui fait tout », écrivait Karl Marx. Bien dit.

par Diane Gastellu // Publié le 12 octobre 2009

[1Signée Edward Perraud.