Scènes

De l’Estaque aux Goudes

Francis Le Bras, Daniel Erdmann et Claude Tchamitchian revisitent Marseille.


La dernière fois qu’on avait vu le saxophoniste Daniel Erdmann et le pianiste Francis Le Bras sur scène, c’était un janvier 2013 au Cri du Port avec le groupe Patchwork Dreamer, pour une traduction musicale d’impressions recueillies au Mali et en Guinée.

Ce soir, c’est dans la cave voûtée de l’U.Percut que le duo du collectif et label Vents d’Est présente sa dernière réalisation, De l’Estaque aux Goudes (parution en mars 2014), pour laquelle ils ont été rejoints par Claude Tchamitchian à la contrebasse. A l’origine, une série de sons enregistrés à Marseille constitue la matière première de compositions hétérogènes, à l’image des différents visages de la cité phocéenne. En ouverture, « Sunday Night At The Panier » que Francis Le Bras débute en égrenant quelques arpèges minimalistes, la sonorité mate du saxophone dépoli se mêlant à la contrebasse frottée. Puis vient la puissance lancinante de deux accords répétés et soutenus par un ostinato de la basse, désormais pincée. Un fragile équilibre se crée entre le son à la fois feutré et déchiré d’Erdmann, la force tranquille de Tchamitchian et le piano de Le Bras.


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Francis Le Bras Photo F. Bigotte

Ces trois-là connaissent Marseille, voire y vivent, chacun en a sa vision propre, et la frontière entre écriture et improvisation est diffuse, difficile à appréhender. La musique qui en résulte, parfois tonale, parfois plutôt modale, couvre une large palette d’émotions, en laissant se développer une tension autour d’une harmonie épurée. L’auditeur peut laisser son esprit flâner au gré des titres : Le Panier, la « Corniche JFK » pour une émouvante ballade, le « Vallon des Auffes », la « Bonne-Mère » à travers un gospel… Paradoxalement, si les titres désignent des lieux emblématiques de Marseille, la musique reste en marge de tout cliché, et toujours exigeante, les dissonances, ruptures harmoniques et mélodiques dissimulées au détour d’une mesure sollicitant constamment l’oreille.

La connivence qui existait déjà au sein du duo Erdmann/Le Bras, fonctionne encore ici. Le pianiste et le saxophoniste se questionnent, s’interpellent, s’échangent tension et notes « qui frottent », mais Claude Tchamitchian, aux doigts comme à l’archet, s’immisce et trouve naturellement sa place dans le dialogue. Une curieuse et fascinante alchimie opère ce soir : la complicité est telle entre les trois musiciens qu’ils peuvent se permettre de digresser, de raconter leur propre perception de la ville, avant de se rejoindre dans des parties plus structurées, comme si l’on retombait sur un ami au hasard d’errances dans les rues.