Chronique

Die Hochstapler

The Quick Brown Fox Jumps Over The Lazy Dog

Louis Laurain (tp), Pierre Borel (as), Antonio Borghini (b), Hannes Lingens (dms)

Label / Distribution : Umlaut/Socadisc

Et la jolie chenille colorée se transforma en papillon. Habitué à exercer dans le cadre très codifié des musiques de répertoire, fussent-elles free, le quartet international Die Hochstapler propose pour son troisième album une mutation de premier ordre. Exit les réflexions raffinées sur les interactions entre Ornette Coleman et Anthony Braxton. Enterrée, la découverte du chimérique Alvin P. Buckley… D’ailleurs il est mort, nous l’apprenons à la fin de The Quick Brown Fox Jumps Over The Lazy Dog dans une très courte homélie de Louis Laurain à la trompette. Die Hochstapler, ayant suffisamment visité la musique des autres, se décide à jouer la sienne pour ce troisième album. Et si le changement n’est pas radical, il ouvre de nouvelles perspectives, tel qu’on l’entend sur « Pear Margherita », alors que Pierre Borel à l’alto s’arroge un canal pendant que Laurain occupe l’autre… C’est la batterie d’Hannes Lingens, très expressive, qui décide sur l’instant des changements rapides de direction.

Nul doute que c’est lui, le renard vivace de la fable que nous conte le quartet, en compagnie de la contrebasse d’Antonio Borghini, toujours prêt au changement de rythme et extrêmement puissant lorsqu’il s’agit d’user de l’archet. Ainsi, dans le long « Prima » qui définit les nouvelles envies de l’orchestre, c’est lui qui offre la base du travail collectif en un tapis tonitruant sur lequel la trompette de Laurain articule un propos hérissé de petites attaques microscopiques qui lancent une machine comme un rouleau compresseur. C’est le principe de l’engrenage : lorsque Borel lui répond, toujours à la limite de la rupture tout en étant fluide et calme, l’embrasement est soudain, pourtant vite il se modifie, s’altère, notamment sur le métal des cymbales de Lingens, vrai régulateur de cet équipage.

Plus loin, dans « The Fox », alors que toutes sortes de tintements viennent troubler le parti-pris du silence, c’est encore lui qui est à la manœuvre, avec de nombreux instruments-jouets. C’est le morceau central, le tournant pour Die Hochstapler qui légitime sa prise d’indépendance : « Di Prima » qui s’ouvre sur un roboratif solo de batterie en est la déclaration officielle. Sur une ligne de basse solide, les deux soufflants ne s’empoignent plus et jouent avec une cohésion joyeuse. On perçoit de petits clins d’œil dolphyens - l’héritage de l’AACM n’est par ailleurs pas abandonné - mais il y a un vent de fronde et de liberté qui vient offrir de nouvelles perspectives. Cet album toujours paru sur Umlaut a des airs de transition. Alvin P. Buckley s’en est allé, il faut passer à autre chose, et cette franche altérité donne envie de poursuivre l’aventure.