Chronique

Diego Barber

Tales

Diego Barber (g), Craig Taborn (p)

Label / Distribution : SunnySide Records

La seule obédience à laquelle il est aisé de rattacher Diego Barber est celle de l’ouverture à la diversité des formes. Il vient du classique mais ne s’y est jamais enfermé, cela s’entend. Rien de mal à cela pourtant, mais on peut se réjouir qu’il ait eu le goût du vagabondage, car cela l’aura conduit jusqu’à Craig Taborn, dont l’univers n’est a priori pas des plus faciles à marier au sien. Comme tous les musiciens qui se laissent dériver, la distance n’est pas pour lui un obstacle mais un champ des possibles.

On aurait pu, en effet, fantasmer sur mille et une formules de rencontre sans jamais évoquer celle-ci, pourtant la plus évidente une fois exposée. Sur le papier, c’est assez simple. Pas de thèmes prétextes, pas de solos bavards, pas de juxtaposition de deux univers. Au contraire, de longues pièces où l’improvisation, très présente, est corrélée à un matériel musical structuré, la répartition des rôles comme la succession des épisodes étant prévues pour garantir d’harmonieux développements. L’équilibre des matières et des tensions est maintenu par un fil narratif sans que la spontanéité du propos s’en trouve amoindrie.

Pour que cela fonctionne, il faut évidemment mobiliser beaucoup d’attention : les musiciens doivent pouvoir accepter ces contraintes structurelles, les absorber dans leur propre cheminement et construire un édifice à la beauté fragile, tout en tenant compte de ce que propose l’autre, voire en s’y tenant. A mesure que la musique avance, l’écriture semble parfois prendre appui sur l’improvisation. C’est à ce prix que « Killian’s Mountains » ou « Eternal 7 » peuvent, en partant d’une simple cellule répétée cycliquement par les deux instruments, se décomposer en passages inattendus où les lignes s’éloignent et se rejoignent au gré de mouvements aléatoires. Les motifs rythmiques s’estompent ici et là pour laisser place à quelques circonvolutions atmosphériques, avant de réapparaître sous une forme modifiée, soumise à la même motricité. Barber sur la première et Taborn sur la seconde sont à l’initiative de parties solistes savamment architecturées, le sens de la mise en place minutieuse de l’écriture du guitariste trouvant un écho dans ces solos étendus. L’improvisation s’installe également dans des espaces laissés vierges ; le pianiste libère alors son jeu volubile où les notes s’éparpillent en nuées, qui parfois se resserrent, se délitent ou s’effacent. Sur « Cipres », le thème se désagrège pour laisser place à une conversation très libre, à partir de laquelle la composition se reconstruit peu à peu. Au terme d’une cinquantaine de minutes de musique tendue, âpre parfois, les deux musiciens s’abandonnent à la délicatesse dans une pièce composée par Ricardo Gallén pour le guitariste, « IM Park ». Ils y échangent des propos apaisés dont la justesse est un révélateur de la poésie qui les anime.