Entretien

Dieu sur la Canebière

Entretien avec le saxophoniste Robert Pettinelli sur sa rencontre avec Charlie Parker dans la cité phocéenne.

En 1948, alors âgé de 26 ans, ce saxophoniste marseillais, resté toute sa vie musicien amateur mais d’exigence, fait la première partie de Bird au Rex, sur la Canebière. Désormais âgé de 94 ans, mais toujours prêt à courir quelque jam session et à se produire avec des jeunes pousses de la ville, il évoque pour nous ses souvenirs de jeunesse...

Robert Pettinelli (à droite de Parker -à gauche sur la photo- au second plan), Charlie Parker, Max Roach... et quelques compagnons marseillais (cliché de Paul Mansi issu de la collection personnelle de Gilles Suzanne)

- Cette photographie, où vous êtes tout jeune homme…

J’avais vingt ans. Avant son concert à Marseille, Parker est venu boire un pot à l’endroit où l’on faisait du jazz, La Chistera. Et moi j’étais complètement… je ne lui ai jamais parlé parce que de toute façon… c’est l’époque avant que je fasse mon premier disque. Il devait jouer au cinéma Le Rex, un très grand cinéma, comme avant que les cinémas soient fractionnés en plusieurs petites salles. Et moi je devais jouer avant le concert dans le hall du cinéma en question. J’étais tellement intimidé que je n’ai pas voulu jouer de l’alto. J’ai emprunté le ténor d’un copain ce soir-là.

- C’était l’arrivée de Dieu sur la Canebière ?
Voilà. En tout cas pour ce qui me concerne !

- Mais faisait-il cet effet sur d’autres personnes de votre génération ?
Sur la photo, tout à fait à droite il y a Georges Arvanitas, qui était mon pianiste à l’époque et on se disait tous « ça y est, Il est là ». Je n’ai pas osé lui adresser la parole. Je pense que c’était un homme très particulier, un peu dans sa bulle, comme tous les génies certainement.

Le tout premier disque de Parker arrivé en France, c’était Cool Blues.

- Comment arriviez-vous à vous procurer ses enregistrements dans les conditions si dures de l’après-guerre ?

J’avais un cousin germain un peu plus âgé que moi, grand amateur de jazz, qui m’avait fait écouter ce qui se faisait de meilleur : Duke Ellington, Louis Armstrong. C’est d’ailleurs la découverte de Johnny Hodges qui m’a donné envie de jouer du saxophone. J’ai entendu ces très grands musiciens en 1938-1939.
Puis, pendant toute la guerre il n’est pas arrivé un seul disque qui ait été enregistré en 40-41-42...
En 1945, j’étais abonné à Jazz Hot et un certain André Hodeir écrivait sur ce qu’il se passait au Minton avec Monk, Parker, etc. Le tout premier disque de Parker qui soit arrivé en France c’était Cool Blues. Et c’était assez « facile », parce qu’il y avait la forme blues et que, en plus, les musiciens qui l’accompagnaient n’étaient pas des boppers : il y avait Erroll Garner au piano et un bassiste et un batteur dont je pourrai retrouver le nom…
(George « Red » Callender et Harold « Doc » West, NDLR)
Et ça m’a saisi.
Les critiques de jazz écrivaient sur ce qu’il s’était passé aux États-Unis entre 1940 et 1945, la naissance du bop. Je suis tombé là-dedans et j’ai commencé à acheter des disques. Il en arrivait un tous les quinze jours à peu près. Des 78 tours que j’achetais chez un disquaire appelé « Radio Gare », en haut de la Canebière, pas trop loin de la gare Saint-Charles : c’est l’homme avec des lunettes à côté de moi sur la photo. J’écoutais, je relevais les thèmes, je les apprenais à mes acolytes et on jouait.

- Vous aviez déjà des bases d’écriture de la musique ?

En fait je ne lis pas la musique. Je fais tout à l’oreille. On échangeait de façon orale. Je comprends que le bop ne soit pas une musique facile, tant du point rythmique que mélodique. Mais personnellement j’ai eu la chance, lorsque j’étais enfant, d’apprendre la musique : ma mère était un peu pianiste, mon oncle était un peu violoniste. J’ai commencé à apprendre à lire, à faire des gammes vers 6 ou 7 ans. C’était très aride. Et puis j’ai tout oublié ! Je n’ai pas l’oreille absolue mais dès que j’entends un morceau je reconnais les notes. J’ai bien un cahier avec des grilles dans une sacoche pour jouer avec des collègues mais moi je n’entends que les notes. Je ne pense pas aux grilles. Et Parker c’était certainement à un degré encore plus élevé. Après si j’avais vraiment eu du talent j’aurais pu écrire un poème comme celui d’Alain Gerber intitulé « Louis et Charlie » : Louis maria Maria/Charlie maria toutes les femmes.

- Le be-bop c’était une musique de danse, de séduction à l’époque ?

Bien sûr. Avec l’équipe du disque on jouait tous les soirs au Saint-James. Il y avait toujours deux ou trois couples qui faisaient des démonstrations et les gens suivaient. Ce que l’on faisait c’était de la musique de danse. Bien sûr on jouait les quintes diminuées, les neuvièmes bémol… mais sans passer par la partie théorique ou la connaissance harmonique.

- Qui y-a-t-il d’autre sur cette photo ?

En plus de Georges Arvanitas et moi, et Charlie Parker bien sûr, il y a Max Roach. Devant, l’organisateur de la tournée. Et le peintre Vincent Roux, de renommée plutôt locale. C’est devant la Chistera, dont on devine les deux dernières lettres.

- La fameuse querelle des partisans du bop et de ses détracteurs, des partisans du « hot », les « raisins aigres » contre les « figues moisies », se retrouvait-elle à Marseille ?

Pas du tout. C’est une invention des journalistes. Parmi mes très grands amis, il y avait un groupe qui jouait très bien du New-Orleans. J’ai d’ailleurs été témoin du mariage du trompettiste. Il n’y a jamais eu de querelle entre les modernes et les autres. Une grande amitié nous liait. On jouait peut-être une musique un peu différente mais elle avait les mêmes racines. Pour moi, de même il y a Armstrong et Parker, de même il y a Bach et Mozart. Les phares de la musique à ce moment-là. Je pense qu’entre eux il n’y avait pas vraiment d’opposition. Je me rappelle de cette vidéo où Armstrong et Dizzy jouent ensemble à Montreux.

- Sur les notes de pochette de votre CD des enregistrements de 1948, Michel Samson et Gilles Suzanne écrivent que Dizzy Gillespie s’est fait huer lors de son concert à Marseille en 1949…

C’étaient des circonstances très étonnantes : lors du gala de la presse à l’opéra. Il y avait le gratin marseillais. A l’affiche il y devait y avoir Réda Caire, Fernandel… on ne devait être que quatre ou cinq personnes dans l’assistance à comprendre ce qu’il se passait lorsque l’orchestre de Dizzy est arrivé sur scène. Pour les autres, qui n’avaient pratiquement jamais entendu de jazz, c’était une horreur. A la rigueur Armstrong ça aurait pu passer, mais le big-band de Dizzy, c’était la révolution. Ce qui fait que presque toute la salle s’est mise à siffler. Et les musiciens de l’orchestre croyaient qu’on leur faisait un triomphe parce que, aux États-Unis, siffler c’est applaudir !

La sensation d’être hors du temps

- Avez-vous des souvenirs du concert de Bird ?

C’était formidable. On avait la sensation d’être vraiment hors du temps. A l’époque, Miles avait déjà quitté Bird pour faire le superbe Birth of the Cool. Il y avait donc, dans la formation de Parker à Marseille, Max Roach à la batterie, Tommy Potter à la contrebasse, Al Haig, ce pianiste blanc, et Kenny Dorham à la trompette, qui tenait très bien son rôle, autant dans les thèmes que dans les chorus.

Robert Pettinelli chez lui à Marseille (11 juin 2020)

- Bird décède en 1955…

On était évidemment très attristés. Il est mort très jeune, après avoir vécu dans des conditions très difficiles. D’ailleurs je trouve que Clint Eastwood, dans son film « Bird », a très bien rendu ce qu’a été sa vie de merde, avec ses difficultés psychologiques, la drogue, l’alcool, la perte d’un enfant… j’en ai vu de près, de ces gens qui sifflaient huit doubles whiskys et prenaient leur sax comme s’ils n’avaient rien pris avant, ni drogue, ni rien… Parker était comme ça, alors qu’une autre personne se serait écroulée dans un coin. Il prenait son alto et c’était un génie. Moi qui ai travaillé avec le secteur médical, je puis certifier qu’on ne décroche pas comme cela de l’alcool ou de la drogue. J’ai par exemple très bien connu Barney Willen dont j’ai observé avec tristesse le déclin du talent sous l’effet de l’héroïne, alors que pour moi c’était le plus grand ténor français.

Peut-être que cette vie de merde, c’est la vie des Noirs aux Etats-Unis, comme on le voit ces jours-ci. Charlie Parker a certainement subi bien des humiliations. Mais il n’y a aucune raison objective à se soumettre aux drogues dures. Il faut prendre en compte la personnalité des musiciens. Parmi les grands jazzmen, je sais que Louis Armstrong et Dizzy fumaient un peu d’herbe, mais qu’ils n’ont jamais touché aux drogues dures.

par Laurent Dussutour // Publié le 6 septembre 2020
P.-S. :

Une interprétation de « Bluesette » (Toots Thielmans) par le quartet de Robert Pettinelli.

Le guitariste sur la vidéo est Wim Welkers, artisan de la masterisation des bandes du quartet de Pettinelli pour leur réédition CD en 2011 (éditées sur cire en 1948).
On reliera avec profit l’ouvrage de Gilles Suzanne et Michel Samson « A fond de cale. Un siècle de jazz à Marseille, 1917-2011 » (éditions Wild Project, 2012)