Scènes

Zestes d’Uzeste musical

Deux passages à Uzeste… forcément trop brefs !


On ne soulignera jamais assez le courage – ou l’inconscience ! - qu’il faut à la Compagnie Lubat de Gascogne pour faire de ce minuscule village du Sud Gironde un îlot de résistance « poélitique » en plein mois d’août. Par-delà le discours alter qui est une marque déposée du mestre de céans, l’inénarrable batteur multi-instrumentiste Bernard Lubat, la Hestejada De Las Arts est aussi un beau pied de nez à une société locale confite dans l’hypocrisie catholique, dont François Mauriac avait souligné la cruauté.

17 août 2016
Investir la Collégiale bâtie entre les XIVe et XVIe siècle pour y organiser des concerts de musique jazz et/ou improvisée est un beau pari sur les capacités subversives de ces dernières. C’est du moins ce qu’il nous a été donné d’observer lors des prestations croisées de Philippe Laccarrière et de Sylvain Roux en ces lieux. Le premier, avec son stick contrebasse, offre une prestation solo dans la lignée de son album Tributes : un hommage aux maîtres et compagnons de la quatre cordes, appuyé par des interludes parlés qui, loin d’être une conférence, sont autant d’instants poétiques. Ainsi de cette anecdote sur Jean-François Jenny-Clark : « Quand je rejoignais celui qui était mon professeur et mon ami, on improvisait librement puis on finissait par deux standards, soit c’était Nardis, soit c’était Solar… Aujourd’hui je vais vous jouer Solar ». Le standard écrit par Miles Davis, qui le mit sur la voie d’un jazz modal, retrouve en ce lieu désacralisé toutes les velléités de profondeur de champ musicale dont le trompettiste l’avait doté. Bien évidemment, l’on croisera les routes de Jaco Pastorius et de Jimmy Garrison, trop souvent réduit à sa fonction d’accompagnateur de Coltrane, dont Laccarrière dévoile ici un pan de l’immense talent d’improvisateur. Le choc de l’organique du cadre ecclésial et du synthétique du stick contrebasse donne à cette proposition des airs de performance et l’on finit totalement séduit lorsque le musicien finit en déclamant un poème de Federico García Lorca, rappelant ses racines espagnoles et occitanes en cette terre gasconne.


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Philippe Laccarrière & Sylvain Roux

Lui succédant, Sylvain Roux, enfonce le clou entre poésie, musique improvisée et occitanisme. L’artiste est assurément un grand voyageur, avec sa collection de flûtes et fifres. Entre une pièce polyphonique à la flûte japonaise et une déclamation d’un poème d’Edouard Glissant, ce musicologue thérapeute n’oublie pas d’être un redoutable artiste de la parole et du souffle. Et lorsque le contrebassiste le rejoint pour une pure improvisation, la messe est dite ! C’est cela l’esprit d’Uz(este) : des artistes conteurs dans un lieu hors du temps pour une subversion des corps et des esprits, sans oublier un tropisme occitan qui tend à l’universel .

19 aoüt 2016

Bien évidemment, le chapiteau Marie Lubat est dressé dans un champ à côté pour recevoir des propositions plus collectives. On aura ainsi pu profiter de la prestation de l’Anguison Quartet : deux batteries (Jacques Di Donato, Romero Monteiro), un trombone (Fabrice Charles), un saxophone baryton (Nicolas Nageotte) qui fuient l’harmonie pour se fondre dans une dissonance collective avec force inflexions tribales et scratches de trombone ! Le bienveillant « leader », Jacques Di Donato, d’habitude clarinettiste, s’empare de l’instrument de prédilection de Lubat, la batterie, dans une sorte d’hommage irrévérencieux à son hôte… qui le lui rend bien en rappelant combien il a contribué à le « libérer » dans sa quête de l’universel musical.


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L’Anguison Quartet

L’allumé d’Uz, comme il aime à se présenter annonce alors une balance… qui n’en est pas vraiment une puisque, sur un riff diablement funk, les musiciens de Caraïbes Jazzcogne Freedom Unit investissent la scène. A la rythmique, la jeune garde uzestoise installe un groove diablement efficace (Louis Lubat, fils de…, batterie, Jules Rousseau, guitare basse, Thibault Cellier, contrebasse, Thomas Boudé, guitare), cependant que les membres du canal historique de la Compagnie enfoncent le clou (Lubat père, claviers, Fabrice Vieira, guitare). Les saxophonistes se lancent dans des impros in et out et l’on saura gré à Julien Dubois, au saxophone alto (par ailleurs responsable du département jazz du Conservatoire de Bordeaux et inlassable soutier des jam sessions dans le quartier Saint-Michel de la Babylone girondine) de laisser la parole au redoutable saxophoniste ténor antillais, Luther François, venu de ce côté de l’Atlantique avec son compère pianiste Chico Jehelmann. Ce dernier habite le piano sur le premier morceau : un « Afro Blue » absolument libéré. Il ne cessera d’être en communion avec toutes les composantes de l’instrument (touches et boiserie), jouant avec les codes du swing, voire de la biguine (sur un « St. Thomas » où Luther François rompra pour sa part avec le tropisme rollinsien pour développer un phrasé façon Albert Ayler). Ce concert est en fait un énorme bœuf. Rien d’étonnant en ces terres bazadaises coutumières du fait et, depuis longtemps déjà, vouées à la créolisation. Le projet Caraïbes Jazzcogne Freedom Unit résume bien cet esprit d’Uzeste : sans prétention, il convie à fondre les identités musicales dans le chaudron sud-girondin.

Après cette session, rien de tel que d’aller remuer les fesses et chanter avec André Minvielle et ses joyeux compagnons – tiens, on retrouve la jeune garde d’Uz, alias Los Gojats, avec en plus Fabrice Vieira. Le vocalchimiste, uzestois d’adoption bien que palois, est bien parti pour mettre le feu au dance-floor de l’Estaminet jusqu’au bout de la nuit. « Ramdamdam »… et adishats, comme on dit par là-bas !

par Laurent Dussutour // Publié le 27 novembre 2016
P.-S. :

On déplore de n’avoir pu assister aux conférences, que ce soit sur l’industrie musicale ou sur le mouvement d’opposition à la Loi Travail, ou bien aux performances de Richard Bohringer (depuis longtemps compagnon de route du jazz le plus débridé), sans oublier les projections-débats… et bien évidemment tous les autres concerts, qui assurément se sont révélés comme autant de délices utopiques.
Merci à Joël Lumien pour les photos.