Chronique

Grégory Privat trio

Family Tree

Grégory Privat (p), Linley Marthe (b), Tito Bertholo (dm)

Label / Distribution : ACT/Harmonia Mundi

Voilà un trio jazz qui détone sans en faire des tonnes. Parce que dans les populations aux ancêtres serviles, on en a porté des tonnes pour les colons (les « békés » en Martinique). Alors cet album fait le choix d’une légèreté poétique aux implications politiques. « L’arbre généalogique » dont il est question prend ses racines dans le terrifiant « passage du milieu », même s’il donne une sensation de chaleur comme la famille martiniquaise idéalisée. Des beats binaires et des rythmiques asymétriques au service de mélodies contrastées qui explorent les voies ouvertes récemment encore par Robert Glasper (du moins quand ce dernier n’avait pas oublié la dimension acoustique).

Ça lorgne vers les dance-floors, notamment sur « Riddim », hymne du refus d’un tropicalisme béat via le véritable marronnage dans le solo de l’exceptionnel pianiste qu’est Grégory Privat. Osons avancer que, en développant un art de la fugue, notamment sur « Le Parfum », il revient aux fonctions originelles du quimboiseur, ce « médecin culturel » (Edouard Glissant) martiniquais hélas dévoyé, sans négliger un vrai sens romantique. Des comptines, des menuets faussement révérencieux comme les musiciens créoles d’ascendance africaine les jouaient pour se gausser des maîtres… on ressent vraiment la dignité des descendants d’être réduits à néant sur « Seducing The Sun ».

On saisit toute l’importance sociale de la fête via les incursions dans la biguine, au détour de véritables hymnes jazz-rock comme « Happy Invasion » ou, plus encore, sur « Galactica ». Là, l’interplay atteint son acmé, comme si les trois cats en transe se poussaient mutuellement dans leurs derniers retranchements : fulgurance du chorus de piano, énorme solo de contrebasse (Linley Marthe, entre force et douceur) sur un comping du leader façon Herbie Hancock, avec une préciosité d’ensemble soulignée par une batterie délicieusement polyrythmique. L’évidence revendicative revient d’ailleurs principalement à celle-ci : Tito Bertholo envoie les tambours bèlè à bon escient, comme autant de manifestes (en particulier sur « Ladja », un hommage jazz à l’art martial développé depuis l’esclavage dans une île trop souvent réduite à la « douceur de vivre »). Un « arbre généalogique » dont on n’est pas près de redescendre, tellement on y est bien !