Scènes

Hadouk Trio en concert

Voyage au pays des instruments et du métissage


Un concert de Hadouk Trio commence bien avant la première note de musique. Les
musiciens sont encore dans les coulisses mais le voyage a déjà débuté. La scène
joue les mystérieuses et les promesses sonores sont nombreuses.

A gauche, un clavier recouvert d’un tissu aux motifs africains. A ses côtés, une grande kora et deux basses gumbris (une à deux cordes, l’autre à quatre) l’encadrent solennellement.
A droite, une simple table sur laquelle sont enchevêtrés une flûte bansuri, le fameux doudouk arménien qui donne une partie de son nom au groupe, un saxophone soprano, un ocarina, une flûte traversière et un simple pipeau.
Enfin, au centre, le monde des peaux tendues, domaine de Steve Shehan : s’il n’y avait que le djembé, les trois derboukas, les deux congas, les cymbales, la stand du musicien relèverait presque du banal. Mais l’oeil du profane est attiré par d’autres objets bien plus étonnants, notamment un énorme daf iranien de presque un mètre de diamètre et un hang, étrange soucoupe métallique née du croisement du udu nigérien et du steel-drum de la Trinité.

Le temps de jouer les curieux en tentant de voir d’autres instruments dans la semi-pénombre et la scène s’éclaire et brille de mille feux. L’ambiance sonore qui ouvre le concert est suprenante, à l’image de la musique du trio. Didier Malherbe, debout les yeux fermés, sourit en écoutant l’introduction de ses deux compères. Tels deux
escrimeurs, Loy Ehrlich et Steve Shehan manient chacun un archet avec précision
 : le premier frotte lentement et consciencieusement les cordes de sa basse gumbri,
le second s’agite afin de frotter la tranche de ses cymbales ou autres percussions métalliques qu’il déplace ensuite dans l’air pour produire des effets stéréophoniques. Les sons qui traversent la salle feraient presque passer la roulette du dentiste dans Marathon Man pour une douce ballade…


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Steve Shehan (© P. Audoux)

La suite de ce morceau inédit, encore orphelin de titre, est très rythmée et offre le mariage du pipeau, des derboukas jouées au balais et d’une ligne de basse élémentaire à la gumbri, la gumbass, comme la nomme Malherbe avec humour.
De manière générale, Loy Ehrlich utilise cet instrument pour donner un socle
puissant aux morceaux, une assise solide sur laquelle Shehan et Malherbe peuvent
évoluer avec liberté. Cela n’empêche pas le multi-instrumentiste à l’allure de
professeur illuminé de plaquer quelques nappes de synthétiseurs qui ajoutent une
dimension spatiale. Le synthétiseur peut sembler surprenant au sein d’un groupe de conception plutôt acoustique, mais il est utilisé avec sobriété et pertinence, et parfois de manière inattendue comme sur « Moussa » : grâce au sample d’un son de tablas, on assiste à un incroyable duo de percussionnistes entre Shehan et Ehrlich, celui-ci parvenant même à reproduire parfaitement le phrasé extrêmement rapide des joueurs de ces percussions traditionnelles indiennes.


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Loy Ehrlich (© P. Audoux)

Au-delà de ces passages tempétueux, l’alchimie hadoukienne opère jusque dans la
plus élégante douceur, comme l’illustre le magnifique solo de kora qui sert
d’introduction à « Gopi ». Le groupe interprète également, entre autres, une version
de « Salsamovar » d’une dizaine de minutes, embellie d’un long duo entre percussions
et flûte puis d’un autre duo entre percussions et piano. Sur ces passages, la
présence de Shehan est impressionnante, le musicien mêlant sans relâche rythme de
base et ornementations, le tout mis en valeur par une sonorisation parfaite restituant avec fidélité les frappes les plus fortes comme les effleurements les plus
imperceptibles.


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Didier Malherbe (© P. Audoux)

Pour celles et ceux qui connaissent la musique du trio à travers leurs disques, assister à un concert apporte bien plus que la simple relecture des compositions du groupe, même si les versions jouées ici sont largement étirées et enrichies d’improvisations. Le plaisir de découvrir, de voir et d’entendre des instruments inconnus ou méconnus à l’aspect souvent aussi fascinant que leur sonorité est également une part importante du spectacle. D’autant que les musiciens font preuve d’un grand respect pour eux : Steve Shehan manipule avec autant de soin son hadgini d’argile que son hang en métal, et Loy Ehrlich explique, en les réaccordant, la fragilité des basses gumbri…


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le hadgini

Ce respect se traduit aussi par la place apportée à ces instruments : parfaitement intégrés dans les compositions, ils sont souvent utilisés en solo, en introduction ou en cours de morceau, afin de révéler leur essence la plus intime. Outre le solo de kora déjà cité en ouverture de « Gopi », un grand moment du concert reste l’introduction, approchant la magie, d’un autre titre par un long solo de hang, dont les sonorités pures et cristallines remplissent l’espace de la salle.
Pas de doute, Hadouk est bel et bien un voyage au pays des instruments tout autant qu’un métissage des influences musicales du monde.