Scènes

Manu Jazz Club (Nancy) Saison 2

Endangered Blood, le duo Emile Parisien / Vincent Peirani, Hadouk Trio… C’est bien parti pour le Manu Jazz Club.


Photo J. Joannès

Le bilan de la première saison du Manu Jazz Club était plutôt positif : un public présent et sept rendez-vous mensuels qui, entre novembre 2013 et mai 2014, ont suscité une réelle satisfaction. Soit une belle réponse à une attente réelle de jazz dans la capitale des Ducs de Lorraine, partiellement comblée depuis 40 ans par Nancy Jazz Pulsations. La saison 2 est prometteuse et les deux premières soirées, au-delà de la qualité des concerts, laissent penser que le Théâtre de la Manufacture, associé à l’équipe de NJP, est en passe de gagner son pari.

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Chris Speed (Endangered Blood) © Jacky Joannès

Jeudi 20 novembre 2014. Un concert qui n’aurait pas dû avoir lieu ! Les quatre New-Yorkais d’Endangered Blood avaient uni leurs forces en 2008 sous le nom de Benefit Band pour venir en aide à un ami musicien, alors dans l’incapacité de payer les frais médicaux engendrés par sa maladie. Mais une fois leur objectif atteint, Chris Speed (saxophone ténor et clarinette), Oscar Noriega (clarinette basse et saxophone alto), Trevor Dunn (contrebasse) et Jim Black (batterie) ont finalement décidé de poursuivre leur association sous un nouveau nom, ce dont chacun a pu se réjouir à l’écoute de leurs deux albums : Endangered Blood (2011) et Work Your Magic (2013). Ces musiciens accomplis et libertaires sont à la fois les fils spirituels d’Ornette Coleman et de Thelonious Monk - la reprise d’« Epistrophy », sur disque comme sur scène, est d’ailleurs un temps fort de leurs échanges. Si on aborde cette musique avec un peu de réticence – elle n’est pas de celles qui cajolent -, on se rend compte au contraire qu’il faut aller vers elle et entrer dans sa danse complexe. Le public du Théâtre de la Manufacture s’est assez vite laissé gagner par la fièvre. Les joutes incessantes des deux soufflants (Speed tout en retenue face à un Noriega volubile), qui ne ménagent pas leur imagination pour s’offrir en contrepoint à l’autre, ajoutées aux couleurs déployées par une paire rythmique étincelante ont conquis une salle qui n’attendait peut-être pas un tel niveau pour ce concert de rentrée. Un coup d’œil au pédigrée des artistes aurait pourtant pu lui fournir de précieuses indications… Endangered Blood est un groupe qui vibre très fort et dont les mélodies évoquent parfois, par la nostalgie qu’elles véhiculent, une fanfare un brin nostalgique (« Iris », en conclusion du premier set). Un savant mélange d’avant-garde et de célébration d’une tradition séculaire, suffisamment savoureux pour susciter un rappel. Décidément, le Manu Jazz Club saison 2 est prometteur !


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Emile Parisien © Jacky Joannès

Jeudi 11 décembre 2014. Deux pour le prix d’un ! Ce soir, c’est un peu Noël avant l’heure avec un double concert qui affiche complet (c’est une première pour le Manu Jazz Club, et on s’en réjouit). Mais c’est surtout l’annonce d’un temps fort, qui sera vite confirmée : il suffit de quelques minutes à Émile Parisien (saxophone soprano) et Vincent Peirani (accordéon) pour mettre le nombreux public dans leur poche, plus précisément dès la fin d’« Egyptian Fantasy », signé Bechet et ici transfiguré par la puissante vibration qui circule entre les deux musiciens. Le duo ouvre le concert comme il ouvrait déjà Belle Époque, disque paru chez Act Music au début de l’année et qui suscite l’enthousiasme et l’admiration. La quasi-totalité de son répertoire sera passée en revue, avec en bonus un « Trois temps pour M.P. », extrait de Thrill Box (Act, 2013) de Vincent Peirani. Dédié à Michel Portal, qui en a trouvé le titre, il fournit l’occasion à l’accordéoniste d’amuser la salle avec quelques anecdotes, ajoutant au concert une note d’humour comme d’autres une cerise sur le gâteau.

Cette première partie est une réussite totale. Comment ne pas succomber au charme de cette symbiose qui semble si naturelle entre deux êtres si talentueux et liés par une amitié véritable ? Comment ne pas savourer le jeu d’Émile Parisien, dont les postures félines sont par ailleurs un régal pour les yeux (il ira presque au bout de ses forces dans une version hypnotique de « Song Of Medina ») ? Comment ne pas être transporté par le charisme de Peirani, impressionnant par son omniprésence et la variété de ses textures (« Schubertauster »), surtout quand il chante à l’unisson ? Les applaudissements pleuvent. Ces deux-là ont écrit une très belle page de la jeune histoire du Manu Jazz Club et ne se feront pas prier pour donner en rappel leur version langoureuse du « Dancers In Love » de Duke Ellington. La salle, debout, en redemande ; mais la soirée n’est pas finie, il faut céder la place à un trio voyageur. De source bien informée, on apprend qu’Émile Parisien et Vincent Peirani pourraient revenir à Nancy dans un avenir proche. Il est un peu tôt pour en dire plus, mais auréolés d’un tel succès, ils peuvent dormir sur leurs quatre oreilles : ils recevront un accueil chaleureux et doubleront très vite la mise.


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Didier Malherbe (Hadouk Trio) © Jacky Joannès

Inutile de dire qu’après une telle entrée en matière, la tâche n’était pas aisée pour Didier Malherbe et ses acolytes. Hadouk Trio s’est récemment déployé en quartet avec l’adjonction du guitariste Eric Lohrer, mais doit ce soir se passer de ses services, et donc se produire dans sa formule historique. A cette exception près que le charismatique Steve Shehan n’officie plus aux percussions, laissant la place à Jean-Luc Di Fraya, dont la personnalité est sensiblement différente. Qu’importe : armé de ses instruments à vent, et tout particulièrement de son doudouk arménien, Malherbe est du genre à relever les défis, d’autant que son complice Loy Ehrlich est bien là, aux commandes d’instruments multiples : claviers (qui jouent souvent le rôle de basse) et surtout hajouj (luth basse à trois cordes originaire du Maghreb), qui compte pour beaucoup dans le son du trio (rappelons qu’Hadouk est la contraction de hajouj et doudouk).

À grand renfort de « Dragon de Lune », « Baldamore » ou « Barca Solaris » et leurs intonations orientalisantes, Hadouk Trio embarque alors la salle pour une traversée de l’enchantement. Malgré sa grande aisance, il lui faudra une petite demi-heure pour atteindre l’équilibre singulier qui caractérise sa musique, toute en nuances subtiles et en divagations poétiques. Mais on découvre avec plaisir que non seulement Di Fraya joue la carte du colorisme et de l’interaction constante face à Ehrlich, mais qu’il s’avère aussi être un vocaliste magnétique (il chantait déjà sur Hadoukly Yours, le récent album d’Hadouk Quartet publié chez Naïve) qui imprime des nuances multiples au son d’ensemble. Sa forte présence contribue pour beaucoup à l’évolution assez nette d’un trio sur lequel Didier Malherbe veille avec une tendresse amusée. Cet homme a vécu tant d’aventures, depuis près de cinquante ans - celle de Gong, en particulier – qu’on a envie de lui témoigner toute sa gratitude. Mais, discret, il ne cherche jamais la lumière des projecteurs. Hadouk est un groupe solidaire, une assurance-voyages qui a clos avec élégance une soirée dont chacun aura envie de se souvenir.