
Harald Lassen
RIK
Harald Lassen (ts, p, fl, melodica, glockensp), Solveig Wang (synths, cl), Sander Eriksen Nordahl (g), Stian Andersen (b), Tore Flatjord (d).
Label / Distribution : Jazzland Recordings
Le saxophoniste, compositeur et multi-instrumentiste Harald Lassen est futé et aime nous prendre de court, et aussi à rebrousse-poil. C’est tout à son honneur. Il y a un an, il nous confiait dans cette interview exclusive la préparation du successeur de l’album Balans, qui lui a valu une victoire de la musique norvégienne. Toujours chez Jazzland, label de Bugge Wesseltoft, il nous est parvenu vite. Trop ? Présenté comme son petit frère, car Lassen le décrit comme issu du « même sang, même environnement, mais de choix différents », RIK est paru en 2025. C’est pourtant au cours de ce printemps 2026 que son potentiel se révèle pleinement.
Comme dans tous les albums de Lassen et son quartet ou quintet (Eventyrer sorti en 2018, Balans en 2023) ce « petit dernier » nous fait traverser de luxuriantes plages musicales, la beauté des solos au ténor y fait s’ouvrir le ciel. La musicalité, limpide, fait que tout s’organise et se met en ordre de marche, telle une grande parade sentimentale. Car, oui, Lassen et son romantisme aiment nous prendre par les sentiments. Cependant, ce lyrisme est systématiquement contrebalancé, malmené par d’étranges sensations, parfois au cours du même morceau. RIK n’échappe pas à la règle. Si la structure globale du disque est recherchée, la volonté narrative forte, il nous fait passer par des moments de flottement qui peuvent agacer. Mais ces points d’inconfort, comme si les chansons étaient encore à l’état de maquette, sont à voir comme autant de portes ouvertes sur l’impro libre que recherche le groupe en concert.
Rik (qui signifie riche en norvégien) s’ouvre en grande pompe avec une ambition avouée, le titre « Ambisiøs Luft (D.S.) » et des harmonies qui, bien qu’inspirées par Chostakovitch, le fameux D.S., lorgnent aussi du côté du minimalisme de La Monte Young ou Steve Reich, grâce à l’apport en fin de morceau des claviers de Solveig Wang – découverte avec le groupe néo soul-jazz et funk Fieh.
La musique nous séduit aussi d’emblée grâce à la sublime pochette du disque. Elle prouve, outre son esthétisme, que Lassen a à cœur de prendre soin de nos sens. Cette œuvre solaire de Jan Freuchen, radieuse et presque tactile, est un visuel si porteur d’espérance qu’on ne se lasse pas de voir le disque chez soi. Voilà pourquoi Rik est un disque de printemps, bien qu’il soit sorti à la fin de l’année dernière.
Après une telle entrée en matière, « No Aent » sonne comme une décompensation, un flot anarchique de sons comme échappés de la matrice. Ce chaos sonore nous happe et, lorsqu’il se tait et se dérobe sous nos pieds, se révèle une rampe de lancement idéale pour l’un des moments du disque les plus grisants. Il laisse Lassen et son ténor dans l’éther, flottant vers les étoiles. L’album de ce quintet regorge aussi d’une candeur quasi didactique par exemple dans « Lite Sted », qui signifie « petit lieu » et renvoie à l’enfance, aux territoires mentaux ou réels préservés de la folie des hommes. Il faut savoir les prendre au premier degré, ça fait du bien. Ils tiennent en partie sur le jeu ondulant, sinusoïdal, du guitariste Sander Eriksen Nordahl, fidèle et taciturne collaborateur du saxophoniste.
Cette musique a le pouvoir des paradoxes, celui de contredire nos idées reçues et de nous pousser à reconsidérer notre jugement hâtif. Et lorsque qu’une complexité naît, on dit chapeau bas à qui a su l’échafauder. Rik est un remarquable album de jazz qui a revêtu les atours d’une épopée psyché.

