Entretien

Ellen Andrea Wang, le fond et la forme

Interview de la contrebassiste, compositrice et chanteuse norvégienne

Ellen A. Wang (photo (c) : Lasse Fløde)

A 35 ans, la contrebassiste, compositrice et chanteuse mène déjà une carrière exemplaire. Après avoir cocréé les groupes SynKoke et Pixel, elle entame une carrière de leader (Ellen Andrea Wang Trio, Closeness) qui lui permet de conjuguer au présent le jazz de ses amours de jeunesse (Jan Garbarek, Ornette Coleman, Chick Corea ou Pat Metheny) à une pop délicate. Dotée d’une voix en or et d’une technicité éprouvée, elle possède une réelle aura. En France, on l’a vue sur scène avec Manu Katché et Sting. Son concert à la Philharmonie de Paris, reporté en raison du COVID, nous fait dire qu’elle reviendra vite jouer dans nos contrées. D’autant qu’en Norvège, elle cumule des distinctions qui lui permettent de lancer des projets tels que le « Kontrabassorkesteret », cet orchestre réunissant à l’origine quatorze bassistes et une octobasse, en tournée actuellement en version à huit basses. Ellen Andrea Wang, c’est le fond, la forme et la force de mener les deux à bout de bras.

- Ellen Andrea Wang, quel a été votre premier rapport à la musique et au jazz ?

La musique fait partie de ma vie depuis toujours. J’ai grandi en chantant dans des chœurs d’église et en jouant de différents instruments. J’ai adoré (et j’adore toujours) danser sur la musique de Michael Jackson et sur Chick Corea (le titre « Spain » !). Le rythme me fascine. Comment la basse et la batterie créent ensemble la base d’un morceau, comment les rythmes deviennent si physiques et concrets que vous pouvez les sentir dans votre corps ! Ma découverte du jazz, je la dois à mon père. Il en était dingue. Il jouait du piano, nous faisait écouter des vinyles à la maison. Nous allions à des concerts et des festivals. Je me souviens de la première fois que j’ai entendu du jazz contemporain, ça sonnait comme la musique pop. J’avais 14-15 ans quand j’ai découvert Jaga Jazzist « A Livingroom Hush » et le « New Conception of Jazz » de Bugge Wesseltoft . Une révélation totale. “Ouah ! Le jazz ça peut aussi être ça ?!”. A partir de là, je me suis vraiment sentie connectée à cette musique. Ce n’était plus le swing, le bop ou les standards américains. Ces groupes ont aboli les frontières et inventé un son différent. Ce fut une grande sensation d’ouverture, oui, comme un appel d’air. Comme si j’avais découvert le plus grand secret de tous les temps. C’était comme découvrir le meilleur parfum de glace au monde sans être capable d’en décrire le goût : ça devient naturellement une partie de votre appareil sensoriel.

Ellen A. Wang (c) Ynge Gronvik

- Comment en êtes-vous arrivée à vous dire que ce serait votre métier ?

Progressivement et naturellement. J’ai toujours joué avec les gens que je rencontrais. Il s’agissait au départ d’explorer la musique ensemble. Rien de bien compliqué, j’adorais ça. Cela dit, je me souviens du déclic. Il a eu lieu lorsque j’ai commencé à composer. J’ai créé un groupe et le public qui venait nous écouter commençait à sérieusement se développer ! Là je me suis dit “Et si on montait une tournée ?”. S’il n’y avait eu personne, si on n’avait pas eu de public, je ne ferais pas ce métier de rêve aujourd’hui.

Comme si j’avais découvert le plus grand secret de tous les temps


- Je constate qu’en Norvège il est fréquent de grandir dans une famille où plusieurs membres sont déjà musiciens confirmés. Trouvez-vous que ce pays soit particulièrement encourageant pour les jeunes musiciens ou que la pédagogie y soit exemplaire ?

C’est vrai, il y a beaucoup de grands musiciens en Norvège. On peut presque parler d’un ratio exceptionnel si on se réfère à la population ! Les raisons sont multiples. La musique et la culture en général sont priorisées dans les politiques sociales. Les écoles de musique pour enfants et adolescents structurent la vie sociale, elles les impactent même fortement.

En ce moment, oui, l’enseignement du jazz se popularise ! Apprendre, comprendre le jazz et la musique improvisée, à la fois comme genre mais aussi comme une attitude, semble susciter l’intérêt des jeunes générations. J’adore me dire que le jazz est une attitude plus qu’un style musical. Lorsque j’ai étudié à l’Académie de musique d’Oslo, il s’agissait essentiellement d’une pédagogie basée sur le jazz et l’impro. J’ai appris à improviser dans tous les styles. Oui, il est possible de mettre de l’impro dans le rock et la pop, les codes sont simplement différents. Certaines stars de la pop norvégienne sont passées par des études supérieures en jazz. Après avoir obtenu leur diplôme, elles ont choisi d’écrire des chansons. De très bonnes chansons, d’ailleurs, à mon avis. Donc, oui, je suis convaincue qu’étudier le jazz donne des outils pour trouver sa place et interagir avec les autres musicalement.

- Quel sont vos modèles artistiques actuels ? Qui vous inspire ?

Le dernier concert auquel j’ai assisté est le solo du bassiste Mats Eilertsen (la semaine dernière à Oslo Jazz festival, Ndlr). Très inspirant. Il est membre du « Kontrabassorkesteret », orchestre de contrebasses que j’ai monté avec 14 contrebasses et une octobasse. J’adore ce projet ! C’est fou ; j’ai pu y rassembler les contrebassistes que j’admire dans un groupe, et en plus, bonus ultime, je joue avec eux !

Concert du « Kontrabassorkesteret » à Oslo, le 10 sept 2021 @ Victoria Nasjonal Jazzscene - Sept contrebasses et l’impressionnante octobasse de Guro Moe (c) Anne Yven

Oui, il est possible de mettre de l’impro dans le rock et la pop, les codes sont simplement différents


- Êtes-vous une enfant de la pop culture ? Votre sens mélodique, ce phrasé pop est-il venu au contact de musiciens, ou était-ce le jazz que vous aviez au départ en tête ? Parleriez-vous de fusion entre impro et pop ou ou bien considérez-vous ces genres comme deux façons différentes d’aborder la musique ?

Je suis une enfant de la pop culture, absolument. Mes références et mon sens mélodique viennent de la pop américaine et suédoise. Les musiciens de jazz ont, de tout temps, influencé la pop. Écoutez les derniers albums de Joni Mitchell, vous y entendrez de grands musiciens de jazz. Ils ont coloré sa musique. Le jazz fait partie de l’histoire de la chanson.

Quand j’écris, je ne choisis pas un style ou une catégorie, je garde une approche ouverte dans le processus créatif, même si je sais bien entendu différencier des styles musicaux, les définir. Ma musique peut en effet avoir une forme pop (intro, couplet, refrain, etc), mais j’essaie toujours de repousser, d’assouplir les frontières. J’étire la progression des accords si je la trouve trop figée et qu’elle a besoin de plus de texture. Je peux aussi créer une phrase mélodique à partir d’une accroche répétitive, et ainsi ne pas avoir recours à ma voix pour capter l’attention. Il existe, comme je le disais, beaucoup d’outils dont on peut se servir à l’envi.

Aucun de mes collègues masculins n’a jamais parlé de moi en tant que femme, avant de me présenter comme bassiste. Pour eux, je suis bassiste


- J’aimerais parler des musicienNES et des femmes dans les professions qui entourent les artistes, et évoquer GURLS – formé à l’origine avec la saxophoniste Hanna Paulsberg et la chanteuse Rohey Taalah, aujourd’hui remplacée. Un groupe qui réunit trois talentueuses personnalités, trois voix d’une même génération accompagnées d’une provocation maligne « Courez, les garçons, voici un trio de femmes ».

Oui, c’est LE groupe avec lequel j’aurais aimé grandir. :) J’adore jouer avec GURLS ! Il y a beaucoup de clés de lecture, selon que l’on veuille évoquer la musique, les paroles ou, oui, le thème du genre et du féminin, présent dans les chansons. Elles soulèvent des questions importantes sur l’industrie de la musique et sur la façon dont les hommes l’ont dominée. Aujourd’hui, je pense qu’on commence à se rendre compte des changements et la représentativité « femme-homme » s’équilibre - en particulier en Scandinavie. Je ne sais pas où en est la situation en France...

Ellen Andrea Wang (c) Solveig Sel

On me pose souvent des questions sur ce thème. Notamment "Ça fait quoi d’être une femme bassiste ? » (soupir...) Au début, je répondais exaspérée « Vous n’avez pas une autre question ? », mais aujourd’hui je dis : « Bien sûr, parlons-en ! Nous devons en parler jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien à dire ! » (rires). Très sérieusement : il y a de plus en plus de bassistes femmes en Norvège. Et elles sont toutes excellentes !

Je ne sais pas si je peux dire que le chemin est plus difficile pour les femmes dans le jazz, je dirais que c’est difficile de vivre en tant que musicien de jazz tout court, mais effectivement il n’y a pas eu assez de femmes érigées en modèles. Et c’est une raison pour laquelle cette musique a été dominée par les hommes. Ça fait du bien de voir aujourd’hui toutes ces talentueuses musiciennes sortir des études, monter des groupes ! Je dois dire pour ma part qu’aucun de mes collègues masculins n’a jamais parlé de moi en tant que « femme » avant de me présenter comme bassiste. Pour eux, je suis bassiste. Mais j’avoue que mes collègues féminines me manquent parfois en tournée. Quand je tournais avec Manu Katché, il m’arrivait souvent de constater être la seule musicienne de... tout le festival.

- Vous avez travaillé intensément ces dix dernières années ! Vous êtes légitimement devenue leader d’un trio jazz, souvent présenté comme « un jazz innovant, empruntant au monde du rock et de la pop ». Qu’est-ce que représente pour vous l’innovation ?

L’innovation pour moi, c’est de garder la capacité d’apprendre et de grandir. Jouer des concerts, retourner en salle de répétition et travailler, ajuster les détails, encore et encore. Garder en tête son objectif, plonger dans des lieux et des situations inconnus, communiquer avec les gens et questionner sans cesse son environnement, accorder du temps et la priorité à ce qu’il y a d’important dans votre vie. Et puis remettre un peu de tout cela dans son travail de création. Parce que la façon dont vous jouez représente ce que vous êtes en tant qu’être humain.

La façon dont vous jouez représente ce que vous êtes en tant qu’être humain


Ellen A. Wang Photo (c) Sigurd Fandango

- Cet été vous avez bénéficié d’une très belle exposition en étant « Artiste résidente » dans le cadre du festival Molde Jazz – l’un des plus importants de Norvège. Pouvez-vous partager avec nous en quoi cela a consisté ?

C’était une expérience fantastique et un honneur. Une mission que j’ai prise à cœur. En tant qu’artiste principale du festival, j’ai joué neuf concerts en une semaine. Des concerts avec mes projets habituels (Ellen Andrea Wang Trio, Closeness band, GURLS & Trondheim Jazzorkester) et j’ai pu aussi présenter des créations. L’une d’elles était mon orchestre de contrebasses, le « Kontrabassorkesteret ». Un double orchestre, avec quatorze bassistes et une octobasse ! J’ai également présenté une nouvelle œuvre pour chœur de femmes et contrebasse, que j’ai nommée « Magnificat ». Je suis extrêmement reconnaissante d’avoir pu réaliser ces projets.

- Retour en France pour clore cet entretien. Il est impossible de ne pas mentionner vos collaborations avec Manu Katché qui vous a conduit à rejoindre Sting sur des dates en France. Peut être cela vous agace-t-il que l’on y revienne, mais c’est peu commun. Que pouvez-vous dire de vos expériences en France ?

Ma première tournée en France a eu lieu en 2012. Je jouais au sein du groupe progressif SynKoke et nous étions présentés en parallèle avec un groupe français d’avant-garde, Ni. Nous avons joué à Paris, Marseille et Lyon. On s’est beaucoup amusés ! Puis, j’ai commencé à jouer avec Manu en 2015, et j’ai bien sûr passé plus de temps en France. Ah, j’adore la cuisine française ! Et j’aime aussi l’ambiance qui règne en France. Jouer avec Sting et Manu était un grand moment parce que je suis très fan de la musique et du jeu de Sting. Je me souviens du concert (à l’Olympia, ndlr) à Paris. C’était fou, sauvage ! On ressentait l’énergie incroyable du public, elle nourrissait notre jeu sur scène. J’ai hâte de revenir à Paris jouer avec mon propre groupe !

par Anne Yven // Publié le 12 septembre 2021
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