Chronique

In The Country, Slettahjell & Reiersrud

Remembrance, Poems by Brontë & Dickinson

Label / Distribution : Jazzland Recordings

La magie opère dans cet album, le chant et la narration se fondent dans les envolées de la guitare électrique et des claviers. La collaboration entre Solveig Slettahjell, Knut Reiersrud, Morten Qvenild et l’ensemble In The Country s’est concrétisée en 2014 avec la publication de l’album live Norwegian Woods, suivi en 2015 par la sortie de Trail Of Souls. Le guitariste a joué aussi bien avec Rickie Lee Jones que Nina Hagen, sans oublier les bluesmen Buddy Guy et Otis Rush. Constamment inventif, il intègre à son jeu des éléments de musique traditionnelle norvégienne et africaine. Les sonorités qu’il développe magistralement s’inscrivent parfois dans la lignée du style de Terje Rypdal comme dans « The Night Wind »

Solveig Slettahjell a sélectionné des poèmes de Charlotte Brontë, Emily Brontë et Emily Dickinson, le tout mis en musique par le claviériste et compositeur Morten Qvenild avec lequel elle enregistra l’album intimiste Antologie en 2011. Depuis longtemps, cette chanteuse norvégienne interprète des chansons de Leonard Cohen, Tom Waits, des standards de George et Ira Gershwin, toujours avec le même bonheur. Elle avait en parallèle abordé l’œuvre de l’Étasunienne Emily Dickinson dont les poèmes révolutionnèrent le XIXe siècle : ils ne comportaient pas de titres, utilisaient des rimes imparfaites, une ponctuation inhabituelle et traitaient souvent de la mort et de l’immortalité. « This Is My Letter To the World », bercé par le piano de Morten Qvenild et « Waiting » sont portés par une sustentation saisissante, ils restent fidèles à la prose d’Emily Dickinson.

Réputée pour son unique roman publié Wuthering Heights (Les Hauts de Hurlevent), la Britannique Emily Brontë avait participé avec ses sœurs Anne et Charlotte à un recueil de poèmes en 1846. Elles furent contraintes d’utiliser des pseudonymes masculins à cause des préjugés à l’encontre des autrices. Attribué à Emily Brontë, « Remembrance », qui donne son titre à l’album, est tiré de cet ouvrage conjoint. La force intérieure qui se dégage de cette poésie évoque le sens de la perte et du deuil, Solveig Slettahjell y est magistrale, son chant troublant atteint des sommets d’intensité à l’égal de la puissance des mots de la poétesse :

Froid dans la terre et un lourd amas de neige posé sur toi
Loin, loin emporté, froid dans la lugubre tombe !
Ai-je oublié, mon unique Amour, de t’aimer,
Toi de moi enfin désuni par la vague du Temps qui tout désunit ? [1]

Le dépouillement des textes récités par Sidsel Endresen fusionne avec les rimes non conventionnelles des vers, sa ponctuation s’allie pleinement à la sobriété instrumentale. L’énergie créatrice qui traverse les neuf compositions dévoile la complexité psychologique de ces écrivaines en avance sur leur temps. Charlotte, sœur aînée d’Emily Brontë et autrice de Jane Eyre l’un des grands classiques de la littérature anglaise, apparait avec son poème « Parting ». Cette composition prend corps sous les traits musicaux inspirés de Knut Reiersrud et des rythmiciens attentionnés que sont Roger Arntzen et Pål Hausken. Le tempo caractérisé par une extrême lenteur sublime les paroles qui évoquent les liens émotionnels indestructibles entre la notion durable de l’amour et de l’amitié malgré la séparation physique.

Le rapport à la vie et à la mort est sublimé par la combinaison réussie entre des parties vocales insolites et des arrangements orchestraux saisissants. Si une part de scepticisme imprègne les poèmes, la beauté qui rejaillit musicalement y est manifeste.

par Mario Borroni // Publié le 11 mai 2025
P.-S. :

Solveig Slettahjell (voc), Knut Reiersrud (g, fiddle), Sidsel Endresen (recitations), Morten Qvenild (p, synt, harmonium, church organ, cymbalum, voc), Roger Arntzen (b), Pål Hausken (d, perc)

[1Traduction non créditée, source : Wikipedia. NdlR