Chronique

Sidney Bechet

1952-1958

Label / Distribution : Frémeaux & Associés

En 1919 lors de la tournée européenne de Will Marion Cook, Sidney Bechet découvre un saxophone soprano dans la vitrine d’un magasin londonien, cet évènement va tout bouleverser et la clarinette, qu’il utilise alors, passera aux oubliettes. Ce musicien né à la Nouvelle-Orléans le 14 mai 1897 est bercé par les rythmes créoles. Il devient l’un des premiers improvisateurs reconnus dans l’histoire du jazz, et son fort caractère est tout autant légendaire. Évincé de l’orchestre de Duke Ellington pour n’avoir pas honoré plusieurs concerts, il a la gâchette facile et son tempérament de bagarreur lui vaut d’être expulsé aussi bien d’Angleterre que de France. Ces enregistrements qui viennent d’être publiés par Frémeaux & Associés recouvrent la période de l’après-guerre et nous font découvrir un Bechet plus pacifique, mais dont la musique est toujours enflammée.

Âgé de cinquante-deux ans, Sidney Bechet vole carrément la vedette à Charlie Parker et Miles Davis lors de son retour à Paris en 1949 au festival de jazz. C’est le début d’une longue histoire d’amour entre les Français et ce saxophoniste qui s’installe sur la Côte d’Azur. Vedette incontestable des disques Vogue dans les années cinquante, ses airs deviennent populaires, en particulier « Les Oignons » que l’on retrouve ici avec deux versions différentes par leur fluctuations, et « Petite fleur » qui témoigne d’une délicatesse sans pareille. Il est important de redécouvrir des compositions oubliées comme le trépidant « I’ve Found a New Baby » agrémenté de deux interventions toniques de Christian Azzi au piano et de Bernard Zacharias au trombone. Enjoué, « Buddy Bolden Stomp » répand un swing communicatif, Pierre Dervaux et Gil Thibaut aux trompettes, Claude Luter à la clarinette et Benny Vasseur au trombone soulignent fiévreusement les rythmes syncopés de Roland Bianchini à la contrebasse et Marcel Blanche à la batterie. L’air traditionnel « When The Saints Go Marchin’ In » arrangé ici par Sidney Bechet s’étire sur neuf minutes et compte parmi les musiciens le pianiste George Wein, futur fondateur du Festival de jazz de Newport,

La Bechetmania précède de quelques années la Beatlemania. Les fauteuils de la salle de l’Olympia sont cassés par un public devenu hystérique le 19 octobre 1955 : décidément, ce saxophoniste aux allures de grand-père assagi n’a rien de bien conventionnel. La poésie n’est pas pour autant écartée : il suffit de tendre l’oreille sur « September Song » pour mesurer l’intensité du jeu de Sidney Bechet. Son vibrato caractéristique confère un éclat particulier à cette ballade solennelle. Unique et caractéristique d’une sonorité d’ensemble inimitable, « Summertime » revêt des habits précieux ; la théâtralité de ce lamento orchestral atteint des sommets de splendeur.

Décédé en 1959 et passé à la postérité, Sidney Bechet a inspiré John Coltrane lorsqu’il a élargi sa palette instrumentale en s’orientant vers le soprano. Rahsaan Roland Kirk lui a rendu hommage dans l’album Rip, Rig And Panic avec sa composition « From Bechet, Byas And Fats » et le producteur Jean Rochard l’a encensé avec deux albums collectifs Vol pour Sidney (aller) et Vol pour Sidney (retour). Mais c’est surtout Steve Lacy qui va subir l’influence d’une composition d’Ellington, « The Mooche », jouée par Sidney Bechet. Bouleversé, il va se consacrer durant sa vie uniquement au saxophone soprano, marchant ainsi dans les pas de son illustre prédécesseur.

Le chef d’orchestre suisse Ernest Ansermet avait vu juste au début du XXe siècle lorsqu’après avoir vu le Southern Syncopated Orchestra à Londres, il écrivait dans La Revue romande d’octobre 1919, « Je veux dire le nom de cet artiste de génie, car pour ma part je ne l’oublierai pas : c’est Sidney Bechet ». Album incontournable.

par Mario Borroni // Publié le 11 mai 2025
P.-S. :

Sidney Bechet (ss), Christian Azzi (p), Yannick Singery (p), George Wein (p), Claude Philippe (bjo), Claude Luter (cl), André Reweliotty (cl), Guy Longnon (tp), Claude Rabiani (tp), Pierre Dervaux (tp), Gil Thibaut (tp), Roland Hug (tp), Buck Clayton (tp), Bernard Zacharias (tb), Benny Vasseur (tb), Jean-Louis Durand (tb), Vic Dickenson (tb), Roland Bianchini (b), Georges « Zozo » d’Halluin (b), Arvell Shaw (b), François « Moustache » Galépidès (d), Marcel Blanche (d), Arnaud Poumi (d), Kansas Fields (d)