Entretien

Jacques Bisceglia (1)

Le Routard du jazz…

Portrait du photographe Jacques Bisceglia (1940-2013) paru dans le mensuel « So What » en juin 1999. C’était sa première « interview » et il en était très fier. Un hommage à cet homme charmant et passionné, décédé tout récemment.

Personnage aux milles vies, membre de l’Académie du Jazz, Jacques Bisceglia a été un homme-clé de l’histoire du jazz en France, et particulièrement du free jazz. En route pour une longue histoire…

- Comment avez-vous découvert le jazz ?

Je suis né à Paris en 1940. J’ai grandi à Montrouge. J’étais à l’école communale avec Charles Saudrais et mon voisin de palier était le saxophoniste Michel de Villers. Ma découverte s’est faite à travers Bechet et Maxime Saury.

Chez moi, on n’écoutait pas de jazz. Le premier électrophone, c’est moi qui l’ai acheté. J’ai commencé par Armstrong et je suis tout de suite allé plus loin. Quand j’étais étudiant, j’allais au caveau de la Huchette - la Huchette finissait à 1 heure du matin, les 3 Mailletz, où jouait De Villiers, finissait à 2 heures du matin. Donc je passais de l’orchestre Dixieland à un orchestre Middle évolué. En rentrant chez nous, on passait par le Tabou où jouaient Henri Renaud, Bobby Jaspar, des gens comme ça, et on passait à la vitesse supérieure. Ça se terminait vers 3 heures du matin.

Un soir de 56, il y avait à Paris le MJQ, Lester Young, Bud Powell et Miles Davis. Au Tabou, je demande très naïvement à Milt Jackson ce qu’est le jazz moderne. Il m’a répondu : Charlie Parker. Le lendemain, je suis allé chez mon disquaire et j’ai acheté un LP ; c’était les faces Dial de Parker. Je commence à l’écouter et je prends une claque. Après, j’ai acheté les sessions Savoy. Ce fut le début d’une passion.

Dans une France où le seul avenir pour toute une génération était la guerre d’Algérie, il était difficile de penser à une carrière professionnelle. Néanmoins Jacques Bisceglia, au sortir de l’école hôtelière, part en Angleterre en 1957. Là, il travaille dans différents clubs de jazz et profite de l’activité musicale londonienne. Il y découvre les nouveaux courants libertaires, comme le free jazz.


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Photo Hélène Collon

- Aviez vous déjà approché cette musique auparavant ?

Non. A Londres, j’allais chez Dobbell’s. J’avais lu dans une revue de l’époque le premier compte rendu d’un disque d’Ornette Coleman. Du coup je veux l’acheter. Arrivé chez Dobbell’s, le vendeur, qui me connaissait très bien me dit « J’aimerais mieux que vous l’écoutiez avant, parce que je ne voudrais pas que vous me rameniez le disque ». C’est la seule fois où il m’a dit une chose pareille. C’était début 59. A partir de là, j’avais l’oreille faite à ça.

Il fait de fréquents allers retours Paris-Londres pour assister aux concerts du Chat qui Pêche, du Caveau de la Huchette, du Blue Note, etc. Il y a ses entrées moyennant le collage d’affiches pour les concerts « Pour ceux qui aiment le jazz »

Il y avait beaucoup de musiciens de passage. Par exemple au concert de Miles avec Coltrane, j’étais en coulisse avec Oscar Pettiford, il y avait aussi Ray Brown, Paul Chambers et Percy Heath. J’étais avec quatre grands de la basse, il ne manquait plus que Mingus pour avoir les cinq meilleurs bassistes du moment.

Il se lie d’amitié avec de nombreux musiciens, dont Oscar Pettiford chez qui il part habiter, à Copenhague. C’est là qu’il reçoit sa convocation pour l’Algérie. Il rencontre là-bas Marc Garanger, grand reporter (et futur prix Niepce) qui l’initie à la photo. Une fois démobilisé, il retourne à Londres, puis à Copenhague.

Ce qui a été une chance pour moi, c’est que j’étais avec ceux qui faisaient la musique la plus avant-gardiste du moment. C’est grâce à Pettiford que j’ai appris à entendre une basse dans un orchestre, à comprendre la basse, à reconnaître un bassiste. Et quel musicien ! Le quartette qu’il a eu au Chat qui Pêche avec Clark Terry, Phil Woods et Joe Harris reste un des plus beaux groupes que j’aie entendu.
A Paris, il y avait aussi Bud Powell, que j’ai bien connu. Quelle chance nous avions… Quand je pense que certains critiques trouvaient que Bud ne jouait pas bien au cours de sa période parisienne !
Il y aussi le concert de Monk en 61, pour lequel je déserte l’Algérie, ce qui me vaudra 50 jours de prison !
En février 63, Rollins passe à Copenhague. A cette occasion, je deviens copain avec Don Cherry, une amitié qui a tenu jusqu’au bout. En 1964, Don revient à Copenhague avec Albert Ayler, Gary Peacock et Sonny Murray. Alors là, j’en ai pris plein les oreilles !
En 1965, de retour avec le New York Contemporary Five, Don me suit à Paris. Nous habitions chez ma mère. Je le présente à Madame Ricard, la patronne du Chat qui Pêche. Elle nous dit de venir jouer le lendemain. Elle avait aussi programmé Woody Shaw et Larry Young. Quand Woody a vu Don, il a jeté sa trompette par terre et dit qu’il ne jouerait pas avec lui… Madame Ricard a payé Don pour qu’il ne joue pas !

C’est en 1965, par le biais d’une rencontre avec le propriétaire d’un complexe restaurant-salle de blues rue Saint-Séverin qu’il accepte de s’occuper de la programmation jazz de la cave : le Jazzland. Le club a deux orchestres réguliers : le quartette de Dexter Gordon et celui de Johnny Griffin !

Un jour, j’apprends par Don Cherry qu’Ornette Coleman désire venir en Europe. Le propriétaire accepte de le programmer. En se renseignant, il apprend que sa musique « décolle les oreilles ». Du coup, il veut rajouter un orchestre plus « commercial » en même temps. L’orchestre de Griffin alterne donc avec celui de Coleman. Siné m’avait fait une superbe affiche, dont l’original a disparu chez l’imprimeur…

Mais le Jazzland connaît quelques problèmes et finit par fermer.

Il y avait, à l’époque, une sorte de syndicat des musiciens qui gueulait parce que je ne programmais pas assez de Français. Il se retranchait derrière une loi qui datait des années 30, faite pour les musiciens classiques, qui autorisait un étranger pour dix Français.
Ornette Coleman était annoncé et ils m’ont dit que je devais mettre des musiciens locaux. J’ai proposé qu’ils me trouvent une rythmique pour jouer avec Ornette, ce qui a coupé court à toute discussion. Même chose pour Cecil Taylor, et ça passe encore.
Pas de problème pour Sonny Rollins. Mais un jour, on me dit que je peux avoir Roland Kirk. Et là, le syndicat m’a vraiment mis des bâtons dans les roues. Ils ont fait fermer le Jazzland par le ministère du Travail.

En 1968 Jacques Bisceglia est gérant du Storyville, un bar discothèque de jazz, situé en face du Chat qui Pêche. Les musiciens français et américains aiment y venir. C’est là qu’il rencontre Claude Delcloo.

Claude était batteur et, à l’époque, jouait avec des Gitans. Dans la mouvance soixante-huitarde, il décide de monter une revue : Actuel. On fait 7 numéros que l’on vend à la sortie des concerts. Ça ne marchait pas très bien. On traitait de la musique d’avant garde : le free jazz…
Puis Claude rencontre Jean Karakos qui vendait des disques sur les marchés et venait de créer sa maison de disques. Il nous propose de racheter le canard, de régler les dettes et démarrer une collection de free-jazz qui s’appellerait “Actuel”. La revue a toujours été branchée jazz tant que c’était nous. En 69, on avait déjà fait des articles sur l’AACM. Dans le n°7, il était question de créer une branche France de l’AACM dont Claude serait président et moi secrétaire général. Pour l’époque, c’était très pointu. C’est Claude qui a fait venir l’Art Ensemble, que nous avons été chercher à Cherbourg. Les disques de ces musiciens n’existaient pas en France. On était en terrain vierge. La tendance free-jazz a existé dans Actuel jusqu’à ce qu’il soit racheté par Jean-François Bizot qui, depuis, s’en attribue sans scrupule la paternité !


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Fac-similé de l’interview originale dans So What - 1999

Dans le prolongement d’Actuel naît le label BYG. Cette structure enregistre à l’époque les chefs de file avant-gardistes : l’Art Ensemble of Chicago, Anthony Braxton, Steve McCall…

En juillet 1969 c’est le festival Pan-Africain d’Alger. J’y vais en tant que journaliste pour Actuel. Jouaient là-bas Archie Shepp, Clifford Thornton, Sunny Murray, Gracham Monchur III, Dave Burrell, Alan Silva… J’appelle Karakos et je lui propose d’enregistrer tous ces musiciens. Au moment de partir, Gracham et Shepp, qui étaient partis visiter la casbah, ratent l’avion !

En août, on les enregistre tous. Ornette était revenu pour un festival en Belgique et Don était encore chez moi. Il me dit qu’il ferait bien un disque avec Ed Blackwell, ce qui a donné l’album Mu. Petit à petit, nous avons sorti tous ces disques et cela marchait bien. Certains sont toujours disponibles en CD chez Charly Records.
En octobre 1969, on décide de faire un festival avec tous ces musiciens. On se retrouve en Belgique : ce sera le festival d’Amougies. Il y avait une super programmation. Et puis la promotion a fonctionné, il faut dire que le canard marchait bien, il était vendu en kiosque (contrairement au début). Actuel était devenu un bon journal qui parlait beaucoup de jazz.

A la fin des années Soixante, il décide de partir aux Etats-Unis. Il assiste à une multitude de concerts, souvent liés au climat de revendication noire de l’époque.

J’ai assisté aussi à un concert marathon pour les Black Panthers, quatorze heures de musique ininterrompue ! Avec Claude Delcloo, nous étions les deux seuls Blancs dans la salle ! On entendait des musiciens comme Archie Shepp, Sunny Murray, John Lee Wilson, Frank Foster, Charles Mingus, Sam Rivers, Jackie McLean, Lee Morgan, Sonny Red… Et il y avait le Slug’s où j’entends Pharoah Sanders et surtout Sun Ra.

Il se lie d’amitié avec Sun Ra.

J’ai rendez-vous avec Sun Ra en Californie pour l’enregistrer. Egal à lui même, il arrive trois semaines après (il était à Philadelphie) : tout l’orchestre avait traversé les Etats-Unis en train ! On se retrouve dans un festival free, un de plus… avec Shepp, Alice Coltrane, Roland Kirk, Stanley Turrentine, The last Poets, etc. Ce festival était organisé par le Département des Etudes noires de Berkeley. L’engagement politique était mis en avant, à l’époque, tout le monde parlait de Black Power, de luttes sociales, de racisme… Sun Ra arrive et parle de Mars, Jupiter, Saturne et toute sa cosmogonie ! Il s’est fait siffler ! C’était du délire !

De retour en France, il continue ses activités de producteur, journaliste et photographe. En 1970, il est contacté pour produire un concert à la Maison de la Radio.

La secrétaire du Bureau du jazz me demande d’organiser un concert. J’avais 10 000 francs pour le faire. J’ai pris Alan Silva et son Celestrial Communication Orchestra. C’était la folie : il y avait, par exemple, Bernard Vitet, Alan Shorter, Lester Bowie, Steve Lacy, Joseph Jarman, Roscoe Mitchell, Michel Portal, trois pianos - Joachim Kühn, Dave Burrell, Bobby Few -, trois batteurs, deux basses, tous ensemble ! Le studio 104 plein à craquer ! La seule publicité était faite d’affichettes dans les clubs et un papier dans Hara-Kiri Hebdo !
Il en reste aujourd’hui un triple album en vinyle. Pour organiser ça, avec Alan Silva, on avait monté un « bureau d’embauche » au Chat qui Pêche, et les musiciens défilaient en faisant la queue ! On choisissait !

Depuis 65 il est aussi photographe de jazz.

Mon premier appareil, c’est Rex Stewart qui me l’a offert. A l’époque, le travail n’était pas le même qu’aujourd’hui. La lumière a changé ; avant, on avait des rideaux de scène pourris, de tristes lumières fixes et on faisait des photos superbes. Aujourd’hui, il y a des lumières pas possibles et le résultat est médiocre. Il y a plusieurs raisons : le support (les films) est moins bon, les lumières passent sans arrêt des tons froids aux tons chauds, les éclairagistes sont trop inspirés et les services d’ordre nous virent au bout de deux chorus, c’est à n’y rien comprendre… Au début c’était les deux premières chansons (sic !) comme dans le rock, mais ils n’y connaissent rien, ils assimilent chorus et morceaux.

Depuis 1976, il exerce également le métier de bouquiniste sur les quais de la Seine. Libre, sans patron, il est spécialisé dans les livres sur le jazz et le blues.

J’ai aujourd’hui un bon rayon, un des meilleurs de Paris. Dans ma bibliothèque, j’ai plus de 3 000 livres sur le jazz et le blues, sans compter les revues, les partitions et les ouvrages techniques. J’aime particulièrement le rapport entre jazz et littérature. Ce travail me plaît, je rencontre des gens, je discute de ce que j’aime. Dans mon coin, quai de la Tournelle, il n’y a pas beaucoup de touristes qui passent, la clientèle n’est pas celle qui se promène à St Michel.

- Vous avez été l’agent de Slim Gaillard de 1985 à 1991.

J’ai toujours adoré le disque Opera in Vout de Gaillard. Dans les années 70 et 80 je descendais souvent à Nice et Juan-les-Pins. Je ne m’étais jamais occupé de musiciens, mais j’avais fait de longues tournées avec Sun Ra, Herbie Mann et Lionel Hampton. Je savais qu’il y avait une légende autour de Gaillard, personnage fantasque. De l’orchestre du film Helzapoppin’ je connaissais Rex Stewart, Slam Stewart mais pas Slim Gaillard ! Un jour il arrive à Nice, je le vois, on discute. Le courant passe, et plus tard il me demande de s’occuper de lui. Pendant six ans, on a tourné ensemble. C’était très convivial. Concerts, radios, télé, festivals… J’ai gardé un superbe souvenir de cette période.

- Vous avez été l’ami de beaucoup de musiciens ?

En plus de Pettiford, Don Cherry, Alan Silva et Sun Ra, il y a plusieurs musiciens avec lesquels j’ai partagé de grands moments d’amitié, d’intimité pendant des années : Albert Nicholas, Philly Joe Jones, Dave Burrell, Marion Brown, Al Levitt, sans oublier Daniel Huck, Beb Guérin ou les JazzO’Maniacs. Albert Nicholas passait ses Noël chez moi, avec ma famille, et nous préparait des spécialités culinaires créoles… mais comme il avait en tête les proportions pour sa famille à lui, il faisait toujours des plats pour quinze ! On était cinq au maximum… Philly, c’est une autre histoire…

- Comment vous définissez-vous ?

Je ne me considère pas comme un artiste mais comme un témoin. J’ai la chance de vivre quelque chose de l’intérieur. Cette culture est devenue la mienne. Ce que j’écoutais adolescent, je l’écoute encore, rien n’a vieilli.

Pour un jeune, le plus dur aujourd’hui est de pouvoir situer les courants et les musiciens les uns par rapport aux autres. Cela me paraît difficile de se rendre compte de leur importance. Si vous faites écouter King Oliver en 1923 ou même des disques de Charlie Parker à un jeune, il sera dérangé par la qualité technique et ne pourra pas juger de leur importance historique.

Il y a des musiciens clés, qui ont été des « passeurs ». Ceux que tout le monde reconnaît, et ceux qui nous sont propres. En allant tous les soirs au Caveau de la Huchette et surtout au Chat qui Pêche, je comprenais mieux l’essence du jazz. Si vous cherchez quels sont les musiciens qui ont amené des gens à écouter du jazz, iI doit y avoir des réponses invraisemblables.

Le « prix de ma liberté » ?
Les livres. Je reste un franc tireur. Je suis un témoin. Et ma philosophie, c’est le jazz.


Propos recueillis par Matthieu Jouan et Nicolas Fèvre, publiés dans So What n°35, juin 1999.